samedi 18 novembre 2017

Superstition

J’ai fini. Ma thèse. Quatre ans de sueur et de larmes, littéralement. J’ai essayé, vraiment, et je ne crois pas que jamais quelqu’un pourra me reprocher d’y avoir mis la moitié de l’énergie que j’avais, la moitié de l’envie que j’avais, la moitié de l’investissement que je pouvais. J’avais peur, alors j’ai fait ce que je fais quand j’ai peur : j’ai rêvé que tout allait bien, j’ai arrêté d’écouter et, ce faisant, j’ai abandonné beaucoup de ce que j'aimais faire sur le bord de la route en essayant de ne pas penser au jour où je les regretterai. J’ai écrit une thèse comme d’autres écrivent leur biographie. Et puis.

J’ai envoyé ma thèse et M. m’attendait devant le bureau. On allait boire une bière et manger des sushis et parler de ce que ça fait d’avoir fini : je savais que j'aurais dû me sentir le cœur en fête mais en vérité je ne cessais d’avoir peur, tellement peur. On est sorties du bureau de 6m2 sans fenêtre que nous avons partagé pendant trois ans et en fermant la porte à clé, je suis tombée sur la photographie d’une belette écrasée sur la route. Trois photos du cadavre de la petite chose, dont je demandais depuis des siècles qu’elles soient retirées du mur qui jouxtait mon bureau. Les années aidant, je ne voyais presque plus l’œuvre macabre, mais ce soir là, 22h, en sortant du bureau, je n’ai vu qu’elle en fermant la porte à clef et, c’est la vérité, j’ai immédiatement pensé que quelque chose n’allait pas.

Bien sûr, je projetais dans cette belette écrasée toute la peur qui me nouait le ventre et la fatigue qui m’occupait le front, mais jamais chose morte n’eut autant de pouvoir sur moi : en l’instant, moi qu’on connaît rationnelle et sceptique, me voilà devenue superstitieuse. Alors, quand j’ai laissé M. devant le métro et tandis que je prenais l’escalier – l’escalator ne marchait pas, c’était un signe – je me disais simplement : « si c’est facile ce sera facile. Si je tombe, c’est la fin ». Et comme ça arrive quand on investit nos pieds de trop de choses, ils sont appliqués mais lourds : je ne tombai pas, mais ce ne fut pas facile. Et parce qu’il ne sert à rien de distribuer les cartes sans y lire l’avenir, je suis entrée dans la rame en pensant « ça n’ira pas mais en tout cas, tu ne t’arrêteras pas. »

Le fait est que je ne me suis pas arrêtée. Qu’en fait, ne pas m’arrêter ne s’est pas avéré être la forme de ma résilience, mais le constat même de ma démise : ma thèse est jugée « insoutenable », il faut que je la travaille encore quelques mois. Quelques mois dont combien pour soigner mon ego et trouver l’énergie ? Combien pour décider de ce que j’ai encore à donner ? Mes yeux y sont, dans ma thèse. Mes doigts et ma nuque. Veulent-ils mon ventre ? Veulent-ils ma langue ? Je croyais les avoir donnés aussi.

Ça rend superstitieux.

On dit que les gens superstitieux essaient de créer du sens quand il n’y en a pas. D’ordonner le chaos. Parfois, c’est l’inverse. Admettre qu’il y a un sens à ce retournement cruel (car il y a cruauté) c’est admettre plus cruel encore : ma thèse n’est pas bonne. Si sens il y a, c’est celui-là. J’ai rêvé la nuit dernière que je mettais au monde un bébé couvert de poils disparates, chauve ou presque, barbu ou presque, brun mais sans chaleur, long de visage et trappu de corps : un bébé laid, que j’aimais bien. Tout le monde le trouvait d’une grande laideur mais les gens de mon entourage n’étaient ni horrifiés, ni apitoyés : ils étaient gentils, mais la chose était laide et ils étaient satisfaits qu’entre tous je sois celle qui l’ait mis au monde. Si sens il y a, c’est celui que me souffle mon rêve : le monde n’est pas méchant, c’est simplement que mon bébé est laid. Si par contre il y a un peu de chaos, un peu d’étrangeté et beaucoup de hasard, alors mon bébé est peut-être laid parce que la belette est morte, ou l’escalator en panne. Mieux : il est peut-être laid pour que je prenne l’escalier. Dans un monde absurde, je n’ai pas à être raisonnable, à dire merci à ceux qui font la grimace, à ceux qui m’intiment de le mettre en couveuse, à ceux qui me disent quand l’en sortir, à ceux qui me caressent le dos avec compassion pendant que je regarde l’être gentil et difforme. Je suis superstitieuse pour ne surtout pas que tout le sens vienne de moi.

J’ai changé de bureau, passé une ou deux bonnes journées puis une mauvaise mais la mauvaise était aujourd’hui. Quelqu’un avait jeté un œil dans la couveuse et j’ai cru voir un instant dans son regard qu’il trouvait mon enfant laid, alors j’ai compté les pas dans l’escalier, j’ai regardé les affiches au mur et j’ai cherché des yeux le message, et comme je ne trouvais rien, j’ai écrit à M. qui m’a rassurée. À la fin de son mail, en toute ignorance, elle me disait « mais ce soir, c’est bon signe, tu vas voir le concert de Tchaïkovski et Dvorak. Le Roméo et Juliette est fabuleux. » « C’est bon signe » disait-elle, et c’était la promesse que le sens, perdu dans les traverses de la superstition, ne pouvait remonter jusqu’à moi. Tant que j’allais voir comme prévu Tchaïkovski et Dvorak, j’étais à l’abri d’être responsable.

Alors je suis arrivée devant la salle de concert plus d’une demi-heure à l’avance. À l’entrée, j’ai demandé si c’était bien là, en montrant mon billet, et ça a agacé les gardes « oui, oui, c’est là, entrez » et j’ai attendu dans le hall avec N. jusqu’à 19h30, l’heure du spectacle. Dans le grand hall il n’y avait que de vieilles bourgeoises en fourrure ; le concert était pourtant gratuit pour les étudiants, dont je suis. J’ai compris trop tard que le concert était bel et bien ailleurs, à dix minutes de marche et deux stations de métro de là. Et, comme toujours parce que je suis une pleureuse, j’ai éclaté en sanglots. N. ne comprenait pas, « c’est un concert comme un autre, et tu vas à l’Opéra dimanche ». Et comment pouvais-je lui expliquer : « si je ne vais pas à ce concert, bordel, c’est de MA faute si le bébé est laid ?!! »

Entre deux sanglots, on s’y est rendu quand même, et pourtant N. m’en voulait et je ne sais toujours pas pourquoi et quelque part ça me rassurait un peu qu’il m’en veuille parce que c’était absurde et je veux vivre dans un monde absurde où rien n’est de ma faute. On a manqué Tchaïkovski, on a manqué le « fabuleux » Roméo et Juliette mais on était là pour Dvorak et je ne sais pas ce que j’en conclus. Les yeux embués, même les superstitions deviennent floues.

Je rentre. J’allume l’écran, Netflix, Jim & Andy. Jim Carrey, ses yeux brillants plantés dans la caméra jusque dans les miens, conclue : « C’est difficile d’échouer dans ce que l’on aime faire. Mais c’est pire d’échouer dans ce que l’on a accepté de faire par concession. »

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