vendredi 6 novembre 2020

4 novembre 2020 - Pays de la peur

Ça fait quinze ans que je trimballe un bout de blog à l’extrémité d’une ficelle, que je le balade sur diverses plateformes pour témoigner de divers pays, de divers voyages. Blog qui s’est éteint, doucement, en même temps que mes voyages se sont limités à des Festivals de danse, que j’ai arrêté d’aller dans des pays pour les vivre et que j’ai commencé à les danser. C’est le jeu ma pauvre Lucette. Je croyais ce besoin de regard sur l’étranger aussi essentiel à ma nature que le châtain de mes cheveux ou la couleur de ma peau, il semblerait que le voyage ne soit jamais tout à fait une question d’ADN. À l’heure de l’effondrement, d’une conscience collective plus acérée sur l’environnement et le climat, la notion même de voyage est devenue problématique. Je ne dirais pas que j’accepte cette sédentarisation à bras ouverts, loin de là, mais il faut bien composer avec mon nouveau travail, ma passion et mon éthique. Cette partie d’échec n’est pas terminée.

Pourtant, je reprends la plume – virtuelle, s’entend – pour parler de mon dernier voyage, et pas le moins éprouvant : un voyage au pays de la peur.

Ce fut un séjour court, de 10 jours, qui s’est ouvert sur une Escape Room Horrifique, a traversé nonchalamment la fameuse fête d’Halloween, et se termine aujourd’hui sur des élections américaines outrageusement serrées entre un grossier molosse assoiffé de sang et un discret Dr Jekyll, tenant sous cape un Mr. Capital patient et féroce.

Ces moments de parade horrifique outrancière, ces points rouges de fausse hémoglobine, reliez-les ensuite d’un deuxième confinement, pas bien méchant, le confinement, pas bien flippant, un confinement qui tient d’une peur lasse d’elle-même, d’une inquiétude qui ne sait plus trancher, un quotidien de crocs émoussés. C’est pour le paysage. Ça, c’est que je voyais à l'horizon pendant ma traversée. Trois points brillants et entre eux une ligne molle.

Le premier acte de mon récit était respectablement pensé.

Malade, fiévreuse, incapable de travailler, j’ai pris rendez-vous chez le médecin, un peu comme blasée. Je râlais que malgré les masques, le gel, la distanciation et le télétravail je sois seule encore capable d’attraper une bonne vieille gastro-entérite des familles. Peut-être le reste d’une admiration pour ma mère, qui traverserait un continent de lèpre et de choléra sans attraper ne serait-ce qu’un rhume : je maudis depuis longtemps chez moi une nature un peu fragile. J’étais l’enfant qui avalait les comprimés comme des bonbons, et l’adulte qui tousse trois mois par an et me traîne une grippe les années paires, une gastro-entérite les années impaires, depuis maintenant une quinzaine d’années. Entre-temps j’ai pu profiter d’une légère malformation cardiaque, et je suis un traitement quotidien pour ralentir mon cœur. J’en viens au fait : pour autant que je le souhaite, la santé et les joues roses ne sont pas tout à fait à mettre au compte de mes qualités. Je voulais seulement qu’un médecin me prescrive un arrêt de travail d’une journée, le temps que j’aie sué les derniers microbes ou virus (je ne sais jamais), et que je reprenne mon chemin.

[À la fin du premier acte d’un film d’horreur, inscrivez un “MAIS” en gros sur le tableau. Pour les plus structurés, ajoutez y un “QUAND SOUDAIN” et le tour est joué. C’est ce que je dis à mes étudiants du fameux film Les Trois jours du Condor : Robert Redford va juste acheter des sandwichs pour ses collègues, comme toutes les semaines MAIS il pleut et il prend la porte de derrière, il revient tranquillement au travail QUAND SOUDAIN il découvre que tous ses collègues sont morts assassinés. Un premier acte de livre d’école.]

Un rendez-vous banal, donc, MAIS en pleine période de Coronavirus mon médecin traitant ne pouvait pas me recevoir en personne - puisque mes symptômes comportaient, entre autres, de la fièvre et des maux de tête. Il m’a proposé un rendez-vous à distance, une télé-consultation (en voilà des mots qui sont devenus familiers en un rien de temps). À vrai dire ça me convenait plutôt : pas besoin de me déplacer avec mes courbatures et mon mal de crâne (vous savez, ceux qui donnent la sensation que vos talons s’enfoncent dans vos tempes à chacun de vos pas). C’était sans compter sur mon compagnon têtu, acolyte sans pareil de mon voyage à travers la peur. Il a pris rendez-vous pour moi chez sa médecin. Juste de quoi se retourner plus tard, quelque part sur le chemin et se dire “que ce serait-il passé si, à cet instant-là, je n’avais pas choisi cet embranchement ?”. D’humeur peu combattive, je me suis diligemment rendue chez cette médecin que je ne connaissais pas, une femme sans rondeur, ni dans son visage ni dans ses paroles, qui ne s’encombre de rien, pas même de chaleur, et laisse à vif une indéniable compétence. J’étais venue pour repartir, juste pour le bout de papier. Elle a questionné, elle a palpé mon ventre… QUAND SOUDAIN, elle m’a jeté un regard étonné : il y avait un truc étrange, mais elle ne voulait pas me dire quoi. Elle a parlé de Coronavirus, et m’a prescrit une analyse de sang et un test Covid.

Le Covid, mes amis l’ont attrapé en masse et ce n’est pas une façon de parler. Personne n’en est mort, mais il existe autour de moi. N’étaient mes parents avec qui j’avais déjeuné quelques heures plus tôt, j’aurais sans doute préféré l’avoir attrapé. Ne serait-ce que pour comprendre le sourcil froncé de la médecin, ce “quelque chose ne va pas” mais on ne sait pas quoi.

J’ai passé mes analyses de sang et un test Covid. C’est bon, c’est fait, c’est l’heure de se reposer avant de reprendre le travail. Mais on est dans le deuxième acte : vite vite vite coupez dans le lard, rien ne dépasse, ne laissez pas à votre personnage le temps de prendre un café, on veut du monstre, nous, on a payé pour un voyage dans l’horreur. Je reçois un appel de la clinique : “votre analyse de sang montre une grosse inflammation, retournez chez le médecin”.

J’obtempère, mais la docteure sans rondeur n’est pas là, remplacée par une jeune femme toute en douceur et grands yeux bleus, qui me regarde au-dessus de son masque tout en me palpant le ventre (cessez s’il vous plait laissez mon ventre tranquille). Un peu déroutée par une analyse de sang façon Schrödinger qui s’avère encore aujourd’hui indiquer ET ne pas indiquer un virus tout à la fois, elle me prescrit une analyse de selles. Pas de repos pour les aventuriers de la frayeur, je suis encore d’humeur tranquille et je me rends de nouveau à la clinique pour les analyses en question. Je vais pouvoir faire réchauffer le café qui est resté dans la cafetière. Mais, la tasse fumante entre les doigts, je reçois un appel à l’aube, le lendemain, de ma médecin aux yeux noirs, qui a bien lu ce que m’avait conseillé sa collègue, mais quand même…
Remplissons les silences, voulez-vous. Sur ses virgules on pouvait lire “ma remplaçante est bien gentille mais elle est jeunette”. Et donc est-ce que je pourrais repasser, là, maintenant, pour qu’elle refasse une palpation ? Je pose mon café que j’aurais largement préféré avoir dans le ventre, pour une troisième palpation en quelques heures, et voyez-vous c’est là, et là seulement que j’ai commencé à comprendre que j’avais entamé un voyage en terre de frayeur.

À la fin de cette troisième palpation, la médecin avait encore les sourcils froncés. Je n’avais vraiment pas envie de savoir ce qui lui trottait par la tête, mais tout à la fois j’avais en tête mon compagnon qui me poserait toutes ses questions en avalanche. Imaginez un enfant à l’âge du pourquoi : “Pourquoi le soleil brille ?” “Parce que c’est une très grosse boule de feu” “Mais pourquoi on brûle pas ?” “Parce qu’il est très loin.” “Mais pourquoi il est très loin ?” “POURQUOIIIII ?”. Autant de questions que je devrais avoir posées, autant de réponses que je me devais d’avoir, mais que j’ai bizarrement cherchées pour lui autant ou plus que pour moi. La médecin m’a prescrit une échographie, et j’ai enfin osé demander : “Qu’est-ce qu’on cherche, au juste ?”. Son regard était tout ce que je craignais : elle avait sciemment évité la question. “Il y a une masse, appelons-la comme ça (non, ne l’appelons surtout pas comme ça, appelons-la un nounours à la guimauve, un pet de travers, une bulle de savon, vous voulez bien ? Pas une masse) près de votre estomac. Elle n’a rien à faire là. On va voir ce que c’est.”

Eh bien, j’ai tourné les talons comme un soldat de plomb avec mon ordonnance, je suis passée pour la troisième fois à la clinique pour prendre un rendez-vous pour une échographie. J’ai rendez-vous en décembre. Deux mois.

Là j’ai pas compris, la masse elle était plus dans mon estomac elle a commencé à me ronger le cerveau. C’était rapide il y avait plus grand chose à bouffer. Mon cerveau était glacé façon sorbet à la menthe. Il y a une masse dans mon estomac et elle l’a bien dit, la dame, la masse ELLE A RIEN À FAIRE LÀ. Contrairement à mon café froid, que je n’avais plus le goût d’avaler. J’allais mourir, j’allais mourir à 33 ans, Jesus style, et c’était rare mais ça arrivait, pas de bol j’allais crever comme ça. Alors oui, je vous entend derrière vos écrans : c’est pas comme ça que ça se passe. Raisonnablement, même s’il y avait de quoi avoir peur, j’avais clairement déraillé. En fait j’ai compris 3h après qu’il s’agissait de ce qu’on appelle communément une crise d’angoisse. Pendant 3h, alors que mon compagnon et mes parents s’assuraient de me trouver un rendez-vous rapidement pour une échographie, je suis restée prostrée, le champ de vision rétréci jusqu’à la pointe d’une épingle à nourrice devant moi : le reste n’était plus rien que cette masse, cette masse qui voulait dire mort.

Quand j’en suis revenue, ou plutôt quand mon corps épuisé s’est échoué sur une plage de rationalité, j’ai fait chauffer mon café, et je l’ai oublié. Mon compagnon est revenu du travail, et je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander : “Je vais pas mourir ?” Il a rit. J’ai aimé son rire.

Pendant que je faisais mon propre deuil prématuré sur un canapé en cuir, on s’était mobilisé autour de moi pour m’obtenir un rendez-vous 48h plus tard seulement pour une échographie… à condition que mon test Covid soit négatif. Test Covid qui est arrivé quelques heures avant l'examen seulement. C’était juste pour épicer une journée d’attente en quarantaine. Ah oui parce que pour ce qu’on en savait j’avais aussi le Coronavirus, a priori. Donc je ne devais toucher personne, je parlais aux gens à trois mètres, avec mon masque, et avec cette impression désagréable de laisser ma carcasse parler pour moi. J’étais ailleurs.

Pause, il faut souffler. Je me prépare un thé dans une immense salle de danse où j’ai accompagné mon compagnon avec le seul objectif de ne pas rester seule. Le café ne passe plus, rien ne passe, mais j’enchaîne les mauvaises tasses de thé, et un couple d’amis passe nous voir. Je reste loin, toute petite au fond de la grande salle vide, et je regarde le plafond faute de parvenir à traîner mes yeux sur d’autres spectacles. Les vagues d’angoisse lèchent mon humeur et repartent avec une régularité implacable, je crains la marée haute, j’ai parfois plus peur de mon angoisse elle-même que de la masse. Je ne sais plus pourquoi j’ai peur, mais je sais que la salle n’a jamais été aussi obscure qu’elle l’est à mes yeux en ce moment, et même le soleil ne perce pas dans ma brume. Ce qui perce, c’est une jeune femme. Elle vient s’asseoir à côté de moi, pendant que nos compagnons parlent danse. Elle a les yeux bouffis, et instantanément on se reconnaît, deux aventurières du même pays. Parfaitement conscientes de nos propres irrationalités, parfaitement incapables de s’en dépêtrer : la peur est tapissée de lianes et de sables mouvants. Mais on s’est vues. De son côté, son voyage avait été provoqué par une certaine solitude nouvelle, le deuil d’un oncle, des cours qu’elle devait assurer pour la totalité des classes d’un collège sans jamais avoir été formée pour, le confinement approchant et, bien sûr, pour couronner le tout, cet enseignant décapité en pleine rue et qui venait la hanter. Bien sûr qu’elle n’allait pas mourir, mais c’est aux lianes qu’il faut dire ça. Je ne dirais pas qu’elles ont desserré leur étreinte, mais reconnaître un visage familier dans ce monde dépeuplé, c’était déjà suspendre un peu cet implacable démembrement de l’espoir.

Le test Covid est arrivé, négatif. En douce, j’espérais un peu qu’il soit positif, parce que je m’étais persuadée qu’on ne pouvait pas avoir le Covid et un cancer en même temps. Ce serait trop, statistiquement. Les statistiques ne se sont jamais exprimé sur la question, je le sais bien. Mais c’est la sensation que j’en avais. Pourtant, il faisait beau devant la salle de radiographie, et j’y suis arrivée plus légère que je ne l’avais été depuis plusieurs jours. J’ai pourtant attendu devant la salle pendant plus de 2h30. J’étais à jeun : pas de café ce matin. Pendant l’attente, je me suis prise à espérer que la médecin avait senti quelque chose qui n’était pas là. Un nounours à la guimauve, un pet de travers, une bulle de savon. On s’excuserait de m’avoir fait venir pour rien. On me renverrait au travail, sous la couette, que sais-je. J’étais toute prête à entendre “rien d’anormal, ce sera 50€”, mais la radiologue avait mal dû apprendre son texte, parce qu’au lieu de ça elle m’a dit “Il y a effectivement une masse très large, onze centimètres sur six. Mais je ne sais pas d’où elle provient. Elle touche le foie, elle touche l’estomac. Je ne peux pas vous dire si c’est bénin ou pas”.

Je ne sais pas si c’est le cœur ou la masse qui est devenu lourd comme de la pierre, mais ça pesait sur le ventre, tout ça. Onze centimètres non mais les gars vous me sortez ça de là tout de suite ! Je vous prête le scalpel, si vous voulez. Au lieu de ça mon compagnon a continué de poser question après question jusqu’à ce qu’il ait tiré d’elle la moindre once d’information qu’elle pouvait avoir sur la mystérieuse masse, et ce n’était pas grand chose. Il a aussi insisté jusqu’à ce que la radiologue appelle une collègue de la clinique. Je l’entendais dire au téléphone : “Oui, j’ai une jeune femme et son époux, ici, il y a une masse… elle est un peu angoissée… Non, oui, il faudra le produit, oui.” J’ai levé le regard à “époux”, ça m’a fait sourire. Peut-être pas assez, mais ça me prouvait que j’étais encore là, à me moquer de moi-même, petite épouse angoissée derrière son imposant mari. Ce n’est pas ce qu’elle a voulu dire, bien sûr, mais c’est ce que j’ai vu à ce moment-là, et mon envie de lui prouver le contraire, pour faible qu’elle fut, restait la preuve que j’étais encore là. J’avais rendez-vous le lendemain à la clinique pour un scanner, on serait fixé.

Pour le scanner, il fallait être à jeun. J’ai regardé mon compagnon avaler son café, sans envie, et on est partis, attestation de sortie en poche parce qu’entre temps l’État nous avait confiné. Pas que j’aie vu la différence : je sortais juste de quarantaine et j’étais de toute façon confinée dans ma masse de 11cm depuis plusieurs jours. C’est allé vite. Mon compagnon a insisté pour voir la radiologue, pendant que je suivais, épouse timide encore une fois, me regardant faire et ne me reconnaissant pas. Très grosse, la masse, 12x12x6cm, nous a-t-elle dit. “Tiens”, j’ai pensé, “elle a grossi.” Elle touche tous les organes, elle appuie sur l’estomac vous ne devez pas avoir très faim (parlez-en à mon café). Mais on ne sait pas d’où elle vient. Il faudrait que je sois plus grosse et que la masse le soit moins : là on verrait bien d’où elle vient, et on saurait mieux si cette tumeur, appelons-la comme ça (non, ne l’appelons pas comme ça, appelons-la nounours à la guimauve, pet de travers, bulle de savon, que sais-je, mais pas “tumeur”) est bénigne ou pas. J’ai eu le temps de penser que personne ne prononçait jamais le mot “cancer”. Tant mieux. Une fois que c’est dit, c’est difficile à remballer. C’est comme ce toboggan de secours gonflable qui s’est ouvert à l’intérieur d’un avion il y a quelques semaines : nécessaire ou pas, une fois que c’est dit ça gonfle et ça gonfle et ça fait des dégâts.

Il va falloir passer une IRM, peut-être une biopsie. Là, on saura, sans doute. Enfin peut-être. Enfin je crois.

Très grosse, la masse. Nous passons chez un ami qui vit non loin de la clinique. Le plus vivant des bons-vivants, motard, métalleux, faux-rebelle/vrai-gentil, qui m’offre un café que je n’ai pas le temps de toucher quand je reçois les résultats écrits du scanner. On est samedi, je passe chez la médecin, toujours pas encombrée de chaleur et pas non plus d’espérance, qui regarde les résultats du scanner par-delà bien et mal, comme dirait l’autre, avec l’œil factuel dont je commence à soupçonner qu’il la protège de l’empathie. On ne sait rien, on ne sait rien. Préparez-vous à ce que ça prenne du temps, maintenant, on ne saura pas tout de suite et un rendez-vous IRM ça ne s’obtient pas comme ça. De fait, on est samedi. Tout est fermé. On a un rendez-vous pour décembre pour l'IRM. Lundi je prendrai rendez-vous chez mon médecin traitant, il est temps qu’il suive, un peu.

La journée, avec le soleil et les rendez-vous, tout va bien. Le soir, par contre, dès que le soleil se couche, ça devient plus difficile de tenir les lianes et les sables mouvants à carreau. Si je décide de faire la cuisine, mon esprit ne vogue pas librement vers mes avenirs possibles et mes avenirs rêvés, comme il le fait habituellement : il vient systématiquement s’empêtrer à nouveau dans la végétation dense de ce monde perdu. Dès que le soleil se couche sur le pays de la peur, il faut rester en mouvement, et concentrer son esprit, l’occuper, même l’envahir. Pour moi, ça a été des parties de tarot en ligne avec mes amis. Chaque soir, un ou deux tournois de neuf manches. J’épuisais mes amis que mon compagnon allait chercher même par téléphone, s’il le fallait, pour que toujours j’ai des cartes dans les mains... virtuelles mais vraies.

Dimanche, c’était le jour où il ne se passerait rien, disait-on tous. Cliniques et laboratoires sont fermés et médecins au repos. Je reçois malgré tout un appel de l’autre médecin du cabinet, une troisième, donc. Elle a reçu les résultats de mon analyse de selles : ce n’est donc pas un virus, mais une bactérie. Elle m’envoie une ordonnance pour des antibiotiques et tout le monde croise les doigts pour que la bactérie soit seule responsable des symptômes qui ne pouvaient pas être expliqués par une large tumeur dans mon estomac, histoire de donner au tout un semblant de cohérence. Je m’exécute, avale les antibiotiques et passe la journée comme les autres, profitant du soleil et craignant les ombres qui viennent avec les loups.

Le lundi, je prends rendez-vous avec mon médecin généraliste pour l’après-midi et, à tout hasard, contacte quelques cliniques pour l’IRM. Elles me proposent février. Je me dis que février, c’est impossible, les ombres m’auront avalée d’ici là, les sables mouvants m’auront enterrée, les lianes m’auront dépecée. Il ne restera pas assez de moi d’ici février à fourrer dans une machine IRM. Mais une des cliniques me tire de mes pensées : un patient vient de se désister, ils ont de la place pour le lendemain matin. Mon médecin me félicitera l’après-midi de la vitesse stupéfiante de ma traversée du pays de la peur. Quant à moi j’ai plus d’admiration pour ceux qui ont dû, en général par la force des choses, s’y attarder.

Le lendemain, je sors un peu à l’avance pour aller passer mon IRM, et vais à la pharmacie acheter le produit que la clinique devra me mettre dans le sang pour mieux voir. Je passe devant un restaurant, devant lequel un homme vend ses produits à la criée pour palier à la fermeture forcée par le confinement : “du café bien chaud à emporter ! Des gaufres ! Mademoiselle, un petit café ?” Un instant, je me dis que je suis en avance, et pourquoi pas un café pour éviter de faire les cent pas ? Mais je me rappelle qu’il faut que je sois à jeun pour l’IRM. À jeun pour la quatrième fois en presque autant de jours. Je lui fais un signe de la tête et je passe mon chemin.

Coronavirus oblige, je dois être seule cette fois, à la clinique. L’attente n’est pas très longue et je pense à tort que, comme le scanner, ce sera passé en un rien de temps. On me pose une perfusion pour le produit (on me fait choisir le bras, mais mes deux bras ont des hématomes des piqûres de ces derniers jours), on me mets en culotte – je me rends compte que la mienne est trouée et je me dis que c’est un luxe, finalement, d’avoir honte, et que ce luxe je ne l’ai vraiment pas. Je me prépare à entendre encore une fois qu’ils ne savent rien, qu’ils ne voient pas, qu’une biopsie, peut-être… Je ne me savais pas encore dans le troisième acte de mon histoire, la dernière ligne de ma traversée. 

Une IRM c’est bruyant. Juste avant que le plateau ne glisse jusque dans la machine, un infirmier me met sur les oreilles ce que je pense d’abord être un casque anti-bruit. Mais dans mon casque, il y a de la musique. J’ai béni les grands dieux de cette idée de génie. Je me sens tout à coup soulagée, et plutôt amusée par les choix de la liste musicale : j’entre dans la machine sur l’air rock de “Should I stay or should I go” (“Dois-je rester ou dois-je partir”, en français) et je suis finalement entourée du fameux anneau de l’IRM lorsque commence “Ring of Fire” (“Anneau de feu”). La suite de la liste musicale est pop, rock ou folk, jamais excessivement triste ni excessivement violente, et détourne à merveille mon attention des claquements et vrombissements assourdissants de la machine, et des augures terribles que nous lisons tous si aisément dans le ventre de cette baleine stérile.

À la sortie, une fois de plus je m'imagine dire à mon compagnon que je ne sais rien, qu’il me faut attendre les résultats, et je le vois déçu et curieux. Presque comme au théâtre, je ne me contente pas de suivre son exemple : je l’imite, je l’incarne, et je demande à voir le radiologue. On me dit d’abord qu’en ces temps de virus ce ne sera pas possible. J’ose insister : vu la taille de la tumeur, et parce qu’on n’a pas cessé de me dire qu’elle était atypique, j’espérais vraiment avoir une discussion avec un spécialiste. Ils ont finalement accepté, et le radiologue est venu s’asseoir à côté de moi… puis à quelques mètres de moi (virus, virus, petit virus qui plane sur nos interactions).

Il a commencé sa phrase par “Tout va bien”.

Un hémangiome du foie exceptionnellement gros, de 13x12x7cm (“tiens”, me suis-je dit, “il a encore grossi”). Bénin.

J’ai écrit “bénin” plus de fois dans les heures qui ont suivi que je ne peux les compter. J’écris encore "bénin" en pensée sur le plafond avant de m'endormir, et jusque dans mon sommeil. Je l’ai écouté jusqu’au bout me parler ensuite de la taille de l'engin, une pelote de vaisseaux sanguins (quelqu'un a un chat à prêter ? J'ai de quoi le faire jouer), une grosse boule qui appuie sur l’estomac… vous ne devez pas avoir très faim. Non, lui ai-je dit, mais je serais bien incapable de vous dire si c'est la peur ou la tumeur qui m’ont empêché de manger.

Il a soupiré : “C’est vrai qu’on sait faire, ça. On sait faire peur”.
J’ai hoché la tête, et j’ai pensé qu’il vivait dans un drôle de pays, ce monsieur. Un drôle de pays.

Alors je suis rentrée, et je me suis préparé une grande tasse de café.

dimanche 9 août 2020

9 août 2020 - Rando-jazz de Rodés

C'est l'histoire d'un tableau qui vous vient avec le son. Une petite fille à la fenêtre, tresses noires et peau mate. Une petite maison de pierre sur la place d'un village de montagne. Le rayon d'un soleil orange, vieillissant mais robuste, une brise d'été sur ses quelques mèches peu dociles.
Sur les pierres, sur la tresse et à son pied, on distingue clairement le son d'un piano, le timbre d'un banjo, le claquement métallique d'une washboard. Elle se penche avec sa première grâce de femme et sa dernière témérité d'enfant, un chien glapit à l'intérieur de sa maison, et en quelques secondes l'enfant a disparu, le soleil est retourné dans sa chrysalide percée d'étoile, mais la musique continue, et en son sein un tableau incomparable dont elle raconte l'histoire, inlassablement, sans en avoir vu la couleur ni la forme.
Car c'est le vent d'été qui peint les tableaux et qui porte la musique à Rodes en août, cette année comme les autres. Je vous conte l'un et l'autre, sans la couleur et sans le son, mais avec un peu de coeur, qui parle toutes les langue de l'Art.

dimanche 29 décembre 2019

28 décembre 2019 - Gand, Belgique

Je voyage encore, peut-être plus que jamais. J'ai toujours mille choses à raconter, mais j'en raconte moins. Non que je n'aime plus écrire, non que je «préfère» danser.
Longtemps la cigarette occasionnelle - qui l'est sans doute moins - a été pour moi une façon de me mettre à l'écart du tourbillon de l'existence, de l'observer et, finalement, de le raconter. Aujourd'hui, au contraire, c'est une façon de faire partie du monde et il est rare que j'en allume une sans un ami ou une nouvelle connaissance avec qui la partager. Mais ce soir, à Gand en Belgique,  à 4h du matin, en plein festival de danse, je suis sortie en griller une. Je me suis installée sur un petit coin de fenêtre invisible, et j'ai regardé les swingueurs sortir à la fin de leur longue soirée. Et il y aurait tant à dire, sur les chaussures blanches et les écharpes en laine, sur les taxis et les vélos. Mais il m'est apparu tout à coup que tout ce que j'ai jamais pu raconter, c'est ce que je ne vivais pas. J'ai longtemps cru que pour écrire, il fallait expérimenter. Mais aujourd'hui je réalise qu'écrire, c'est souvent rester au contre-temps. Se lotir dans les creux de l'existence, être là mais ne pas en être. Blottie sur un rebord de fenêtre, c'est regarder.
J'écris moins, donc : non que j'ai moins à dire, mais je ne peux pas vivre la vie et la dire aussi. Éternelle spectatrice, j'ai voyagé sans jamais rencontrer d'ami. Je me sais sociable et - j'espère - aimable, mais je protégeais sans y croire une écrivaine en moi. La voilà sans regard, et avant que des mots ce sont des yeux qu'il me faut.

Passionnée de cinéma, passionnée d'écriture, il m'a toujours fallu être celle du dehors qui regardait en dedans. Passionnée par la danse, c'est tout le contraire. Les yeux pour les pieds, les doigts pour les hanches, je compte mes deuils en même temps que mes gains. Pour un rire qui me vient à la gorge il en est 100 dont je ne peux parler. Mais pour 100 rires que j'ai décrit en 30 années, il en est un - au moins - que je n'ai pu produire.

Alors c'est à vous que je le demande : que vaut un rire que l'on vit, que valent 100 rires dont on parle ?

lundi 4 novembre 2019

4 novembre 2019 - Budapest (Lindy Shock)

Le Lindy Shock à Budapest est, comme l'an dernier et comme toujours d'après les souvenirs qu'en ont les aînés de la discipline, le lieu d'une communion qui associe les plaisirs simples et bon enfants d'une danse vivante et vivace, de rencontres internationales incessantes ou de cours passionnants avec une forme inattendue de décadence : le sommeil qui, cinq à sept soirées de suite, se retourne peu à peu sur lui même, renversé façon sling shot. La nuit et le jour qui se croisent en quinconce. Les repas qui ne savent plus ce qu'ils sont. Les courses improbables sur les toits des péniches.

Après cinq jours de cette impertinence aux règles du corps et à celles de la nature, rien de plus indiqué que de quitter la soirée - 8h du matin éclairant le Parlement d'une pluie lourde -, d'avaler avec un café de mauvaises crêpes réchauffées dans le premier restaurant du coin et d'aller se poser aux thermes. J'en connaissais deux, larges et solides comme tout Budapest, mais aujourd'hui c'est à Kiraly que nous nous sommes rendus, et c'est vers Kiraly que mes pas endoloris ne manqueront pas de me ramener, si ce n'est l'an prochain, peut-être le suivant.

J'aime peu les cathédrales et les palais, je me sens rarement à l'aise dans les lieux qui n'ont pas été produits pour les hommes, mais pour leurs dieux ou leur pouvoir. Si c'est une maison, il faut que je veuille y vivre, si c'est un abri, que j'y aie chaud, si c'est un jardin, que j'y sois libre. Les deux premiers thermes, célèbres, beaux et grands, laissaient mon âme timide. C'étaient des cathédrales soviétiques, pleines de convictions mortes. Je ne dissuaderai personne de s'y rendre, il y a de quoi voir. Mais c'est à Kiraly qu'il y a de quoi vivre.

Le bain central, si sombre qu'il s'apparente à une grotte, est surmonté d'un dome curieux, peut-être laid, mais oh combien palpable et humain. Un dome simple, percé d'une trentaines d'ouvertures hexagonales, de petits trous de jours impuissants - autant peut-être que les étoiles - à nous éclairer. Depuis chacune de ces ouvertures l'humidité a produit de larges trainées noires qui s'échappent chacune vers le sol. L'ensemble forme une étrange cérémonie de fantômes noirs aux visages lumineux qui planent au dessus de nous en pleurant des larmes de soufre.

C'est beau, et moins triste que vrai. Aussi vrai d'ailleurs que ce jacuzzi extérieur planté au centre d'un petit jardin qui tient tellement de la cour d'école que dans la brume et la pluie j'entendais presque les enfants courir.

Des hongrois peu commodes nous regardaient d'un oeil vieux, un oeil mauvais qui ne cherche pas à l'être, le regard de celui qui fait partie du lieu sur celui qui le visite. Le regard de celui qui ne veut pas être vu et l'est pourtant, simplement parce que quelques danseurs coriaces préfèrent les hommes et leurs fantômes aux dieux et à leurs saints.

mercredi 14 août 2019

11 août 2019 - Rodès, rando jazz

La rando-jazz, dans son principe même, ne ressemble à aucun autre spectacle de jazz. Il y a la carrière de pierre, les groupes qui ont l'air d'être dans la montagne comme s'ils y avaient poussé au printemps, le village qui noircit de fourmis mélomanes, le roc et le clocher qui regardent le village comme deux vieux frères surveillent avec bienveillance les gesticulations du petit dernier... Il y a tout ça à Rodès, au moins le temps d'une soirée.

Et puis quand les nombreux groupes ont soufflé leurs dernières notes officielles, que les moins braves sont allés se coucher, il y a encore la jam, où tous les musiciens, rompus d'ailleurs à l'exercice, enchaînent entre eux les classiques du jazz, se donnant chacun la parole. Les vents discutent et se disputent - trompettes, clarinettes et saxophones devisant, bavards, sous la voix grave et nasillarde des trombones. Batterie et contrebasse prennent leur ton d'altitude : de tout leur coffre ils échangent des pensées profondes et sincères. Guitares, banjos, et j'en passe, animent la soirée de leurs discussions légères.

Cette année, en pleine jam, vers 3h du matin, il est devenu préférable de laisser les habitants de la place du village dormir. C'est un de ceux-là finalement qui nous a invités à continuer de jouer dans son jardin puis, pluie aidant, dans son garage. À ce moment s'est invitée une compagne tardive, musicienne à ses heures, aimable mais déjantée : l'ivresse. Elle avait attendu que l'alcool supplante la nourriture, et d'ailleurs il n'y avait plus rien à manger mais encore beaucoup à boire. Je n'avais pas joué, presque pas bu, et je regardais déjà les musiciens depuis plusieurs heures jouer de la bouteille en même temps que du cornet. Mais l'ivresse, elle, entre toujours en tempête, elle ne prend pas son temps et ne prévient personne.

Et quand elle est venue cette nuit, c'était tout en gaité... et, pour moi, en rires. Les échanges d'ivrognes ne manquent d'ordinaire ni de sel ni de piquant, mais mettez dans les mains des convives des instruments dont ils parlent mieux que des mots - qui d'ailleurs, passés quelques verres, deviennent très incertains - et alors vous avez un spectacle exceptionnel, de musique et de comédie, tel que les opéras burlesques n'ont que peu osé en faire.

Le saxophoniste n'écoutait plus personne. Il s'obstinait à jouer sa sérénade à un coin de mur. La brique, sous le charme sans doute, n'a pas moufté.

Une femme du village, emplie d'alcool jusqu'aux oreilles, assurait que le clarinettiste ressemblait trait pour trait à son fils. Maigre et brun. «D'ailleurs vous êtes tous pareils les clarinettistes, vous mangez pas, vous parlez pas, vous aimez pas la vie». Joueur, notre doppelganger bien à nous lui a répondu avec un grand sourire qui, je crois, m'étais adressé puisqu'il fallait un spectateur pour connaître l'ironie que la femme n'était plus en état d'entendre : «vous m'avez percé à jour en un regard». C'était avant qu'un verre de trop n'ait raison de son bagou.

Ladite dame, pas à court d'air dans ses poumons et peu avare de ses décibels, a chanté à tue-tête tout le reste de la soirée, avec un talent incomparable pour l'à-peu-près. Tel classique de Django Reinhardt se prêtait à ânonner «Les copains d'abord» en reprenant le même et unique couplet à l'infini. Le «fluctuat nec mergitur» était d'ailleurs répété chaque fois d'une façon plus approximative que la précédente, le latin marin faisant peu à peu place à un patois montagnard du plus rocailleux aspect. Les musiciens, rendus particulièrement dociles par l'alcool, s'écartaient de leur portée pour aller chercher les vagues marines quand ils le pouvaient, se prêtant à l'exercice avec une facilité qui m'ébahis toujours : ce qui aurait pu n'être qu'un brouhaha banal de viande alcoolisée et bruyante s'ordonnait encore magiquement autour de la musique pour faire sens de ce qui était sens dessus dessous.

Nombreux malgré tout ont été ceux qui n'ont pas démêlé le dessus du dessous, le pied gauche et le pied droit, la tête de l'estomac, et qui se sont retrouvés cul par terre dans le sable, l'air penaud mais résigné.

Le saxophoniste, visiblement lassé de faire sa cour à un mur somme toute peu sensuel, a abandonné son romantisme devenu poisseux et, sans crier gare, s'est mis à hurler de la chanson paillarde. Le saxophone avait traduit son souffle en élégance des heures durant, il était temps de laisser le charmant rustre derrière s'exprimer dans sa propre langue. Ça parlait vaguement de chattes et de grand-mère, il y avait tous les ingrédients de la chanson paillarde, dans un ordre parfois approximatif. Le contrebassiste et un des guitaristes, imperturbables, continuaient d'envoyer un son jazzy et moelleux tandis qu'on parlait de baiser je-ne-sais-quelle vieille dame qui, à ce que veut la chanson, était clairement peu farouche. Certains musiciens entraient dans le jeu et j'ai réalisé à cet instant que j'étais maintenant la seule représentante de la gent féminine dans cette pièce, et que j'étais peu à peu devenue particulièrement discrète. C'est de là, sous ma cape d'invisibilité, que je pouvais entendre les meilleurs moments. De fait, après avoir enchaîné quelques grilles d'une chanson dont la poésie érotique s'épuisait assez rapidement, le contrebassiste, discret et patient, a juste lancé, sobrement : «Allez, dernière grille.» Sa douceur élégante contrastait tant avec le reste de la scène que plusieurs d'entre nous avons été pris d'un fou rire qui ne s'est arrêté qu'aux larmes.

Le clarinettiste et un des guitaristes n'étaient plus tout à fait en état de jouer aux alentours de 6h du matin. Abandonnant leurs instruments, ils ont décidé de se lancer dans un rap improvisé sur le mode de la Battle. Fascinée, sortant de ma confortable invisibilité, je me suis approchée pour regarder les deux hommes s'envoyer leurs flows alcoolisés. Pour moi, c'était être capable d'enchaîner les salto arrière avec trois grammes dans le sang : la prouesse, déjà spectaculaire à mes yeux, était soulignée par leurs regards incertains et leurs pieds titubants. Ça continuait d'envoyer de belles tirades musicales, appuyées toujours sur l'inlassable contrebassiste, sorte d'accoudoir de la pensée musicale.

Je ne peux pas tout raconter. Chacun des musiciens, chacun des villageois, a eu son moment cocasse, son instant de grâce, presque, la plupart sur un mode slapstick ou burlesque plus adapté à la vidéo qu'à mes récits.

Il en reste qu'à 7h30, enfin allongés sur des matelas inconfortables, dans des tentes ou sur la poussière, tout le monde repassait avant de dormir les grands moments de la soirée, les beaux concerts, les beaux morceaux. Et quelques fous rires.

mardi 23 juillet 2019

22 juillet 2019, Rabastens

J'avais regardé le concert des Tuba Skinny, attendus comme les apôtres swing de la Nouvelle Orléans, comme s'il avait eu lieu dans un aquarium. Enfermée dehors, j'écoutais les chansons à la façon dont un vieillard regarde les fleurs printanières : comme si elles avaient été pour quelqu'un d'autre. On en vient à détester ceux qui aiment et vibrent quand on ne se sent pas capable d'aimer ni de vibrer. J'avais regardé le concert comme à la télévision, quand le pas de danse est un pas de trop.
Ça arrive.
J'ai été conviée, pas le hasard d'amis entremêlés - une gigue bizarre de gens enchevêtrés par les lignes des destins qui sortent des trompettes - à une soirée improbable. Les gens prévenaient, s'extasiaient, chuchotaient et promettaient : « deux piscines ! ». Alors je pensais aux jeux de jeunes ivrognes qui ne connaîtront plus leur jeunesse, je pensais au chaud et au froid, je pensais que c'était bien, sans doute, deux piscines, pour ceux qui brûlaient à l'intérieur de l'aquarium, pas pour ceux dont le cœur était resté dans la glacière.
En sortant de la voiture, S. a dit «Regardez les étoiles» et j'ai regardé les étoiles à travers la vitre de mon regard mélancolique : elles me semblaient bien maigres et bien communes.
Une heure après le ciel était noir : les étoiles étaient descendues. Les piscines, passées le premier plongeon, n'ont plus intéressé personne. Les étoiles par contre résonnaient tout à côté, leur lumière devenue accords, rythme et mélodie. Il m'a fallu quatre trompettes, trois banjos, trois guitares, deux clarinettes, un trombone, un accordéon, une contrebasse et j'en passe, pour briser de leurs notes répétées, de leur joie têtue, la vitre qui m'enfermait comme un poisson de peu de peau, une créature de peu d'amour. Il m'a fallu rien moins que tous ceux-là pour me rendre ma sensibilité du bout des doigts, pour me rendre mon âme de spectatrice. Mon âme que je veux aimante, mon âme qui sait écouter. Pour me sortir de la glacière.

vendredi 17 mai 2019

Ukulélé


Je ne cesse de penser à la deuxième fin de cette thèse.

Jusqu'à récemment, chaque fois que je la contemplais, une image me venait, absurde autant qu'irrépressible. Je me voyais donner un brutal coup de poing. En boucle, je hurlais en lançant mon bras droit de toutes mes forces. Mais surtout, je me voyais, à l'autre bout, le recevoir. La violence, la noirceur, je ne les nie pas. Mais dans cette violence il y avait du soulagement. Du soulagement dans l'air que je fendais, du soulagement dans les ongles qui faisaient saigner la paume de ma main, du soulagement dans mon visage écrasé et dans ma joue brisée. Je ne voulais pas en parler, parce qu'il y avait du soulagement. Mais ça ne s'arrêtait pas.

Il m'arrivait d'ouvrir les yeux la nuit et qu'avec l'idée de ma thèse me vienne celle de donner – et recevoir – ce coup de poing. Je regardais la scène, clairement, sur l'écran obscur de ma chambre. Si pendant la journée je chantais quelques notes sans penser à grand chose, l'image me revenait comme une rengaine tenace. La thèse était dans la violence, elle était dans la douleur, elle était dans la tristesse et dans l'énergie et dans la force et le renoncement et la rage et le sang et la fierté et le plaisir...

J'ai décidé il y a peu (ou il y a longtemps, mais de façon trop diffuse, trop timide, presque honteuse) de me mettre à la musique. Je ne m'étais jamais sentie si vieille, d'ailleurs, si dépassée. Un ami musicien m'a conseillé le ukulélé.

J'ai trouvé ça ridicule.

Un jouet pour enfants, un instrument sans noblesse. Une guitare de poupée. Mais j'ai hoché la tête. Je lui ai dit que quand j'aurais envoyé ma thèse, je m'achèterais un ukulélé. Même le nom prête à rire. On dirait une comptine des îles, c'est pas sérieux, ça casse où ça devrait glisser et ça bégaye sur la fin. Mais je l'ai dit : « ukulélé » comme on dit : « abracadabra », ça sonne tout aussi bête.

Mais depuis, quand je pense à ma thèse, je me vois avec dans les bras le minuscule instrument. Les doigts malencontreusement posés sur les cordes. Je le tiens comme un enfant, mais sans peur de le briser. Bêtement, curieusement, je n'en fais rien, du bout de bois rond, dans cette pensée fugace, cette nouvelle rengaine. Mais je sens alors, comme je sens le clavier sous mes doigts à l'instant, le bois sous mon bras. Je le sens contre ma poitrine, je sens son arête au dessus de ma côte. Je n'en joue pas – même en rêve, j'ai cette drôle d'humilité, j'ai peur de faire affront à la noblesse de la musique. Je n'en joue pas, mais quand j'ouvre les yeux la nuit, je le sens contre moi. Quand je chantonne un petit air, son bois me sert de rengaine. Quand je me projette à l'orée de l'après-thèse, je pense à ça. L'après-thèse est dans la chaleur de ma peau et la fraîcheur de son bois, dans la pression fine des cordes à l'intérieur de mes doigts, dans la légèreté de l'objet et la tendresse qu'il anime.

Je ne subis plus le passé, je rêve le futur. C'est cassé au début, mais ça rit sur la fin : ukulélé.

4 novembre 2020 - Pays de la peur

Ça fait quinze ans que je trimballe un bout de blog à l’extrémité d’une ficelle, que je le balade sur diverses plateformes pour témoigner de...