mercredi 14 août 2019

11 août 2019 - Rodès, rando jazz

La rando-jazz, dans son principe même, ne ressemble à aucun autre spectacle de jazz. Il y a la carrière de pierre, les groupes qui ont l'air d'être dans la montagne comme s'ils y avaient poussé au printemps, le village qui noircit de fourmis mélomanes, le roc et le clocher qui regardent le village comme deux vieux frères surveillent avec bienveillance les gesticulations du petit dernier... Il y a tout ça à Rodès, au moins le temps d'une soirée.

Et puis quand les nombreux groupes ont soufflé leurs dernières notes officielles, que les moins braves sont allés se coucher, il y a encore la jam, où tous les musiciens, rompus d'ailleurs à l'exercice, enchaînent entre eux les classiques du jazz, se donnant chacun la parole. Les vents discutent et se disputent - trompettes, clarinettes et saxophones devisant, bavards, sous la voix grave et nasillarde des trombones. Batterie et contrebasse prennent leur ton d'altitude : de tout leur coffre ils échangent des pensées profondes et sincères. Guitares, banjos, et j'en passe, animent la soirée de leurs discussions légères.

Cette année, en pleine jam, vers 3h du matin, il est devenu préférable de laisser les habitants de la place du village dormir. C'est un de ceux-là finalement qui nous a invités à continuer de jouer dans son jardin puis, pluie aidant, dans son garage. À ce moment s'est invitée une compagne tardive, musicienne à ses heures, aimable mais déjantée : l'ivresse. Elle avait attendu que l'alcool supplante la nourriture, et d'ailleurs il n'y avait plus rien à manger mais encore beaucoup à boire. Je n'avais pas joué, presque pas bu, et je regardais déjà les musiciens depuis plusieurs heures jouer de la bouteille en même temps que du cornet. Mais l'ivresse, elle, entre toujours en tempête, elle ne prend pas son temps et ne prévient personne.

Et quand elle est venue cette nuit, c'était tout en gaité... et, pour moi, en rires. Les échanges d'ivrognes ne manquent d'ordinaire ni de sel ni de piquant, mais mettez dans les mains des convives des instruments dont ils parlent mieux que des mots - qui d'ailleurs, passés quelques verres, deviennent très incertains - et alors vous avez un spectacle exceptionnel, de musique et de comédie, tel que les opéras burlesques n'ont que peu osé en faire.

Le saxophoniste n'écoutait plus personne. Il s'obstinait à jouer sa sérénade à un coin de mur. La brique, sous le charme sans doute, n'a pas moufté.

Une femme du village, emplie d'alcool jusqu'aux oreilles, assurait que le clarinettiste ressemblait trait pour trait à son fils. Maigre et brun. «D'ailleurs vous êtes tous pareils les clarinettistes, vous mangez pas, vous parlez pas, vous aimez pas la vie». Joueur, notre doppelganger bien à nous lui a répondu avec un grand sourire qui, je crois, m'étais adressé puisqu'il fallait un spectateur pour connaître l'ironie que la femme n'était plus en état d'entendre : «vous m'avez percé à jour en un regard». C'était avant qu'un verre de trop n'ait raison de son bagou.

Ladite dame, pas à court d'air dans ses poumons et peu avare de ses décibels, a chanté à tue-tête tout le reste de la soirée, avec un talent incomparable pour l'à-peu-près. Tel classique de Django Reinhardt se prêtait à ânonner «Les copains d'abord» en reprenant le même et unique couplet à l'infini. Le «fluctuat nec mergitur» était d'ailleurs répété chaque fois d'une façon plus approximative que la précédente, le latin marin faisant peu à peu place à un patois montagnard du plus rocailleux aspect. Les musiciens, rendus particulièrement dociles par l'alcool, s'écartaient de leur portée pour aller chercher les vagues marines quand ils le pouvaient, se prêtant à l'exercice avec une facilité qui m'ébahis toujours : ce qui aurait pu n'être qu'un brouhaha banal de viande alcoolisée et bruyante s'ordonnait encore magiquement autour de la musique pour faire sens de ce qui était sens dessus dessous.

Nombreux malgré tout ont été ceux qui n'ont pas démêlé le dessus du dessous, le pied gauche et le pied droit, la tête de l'estomac, et qui se sont retrouvés cul par terre dans le sable, l'air penaud mais résigné.

Le saxophoniste, visiblement lassé de faire sa cour à un mur somme toute peu sensuel, a abandonné son romantisme devenu poisseux et, sans crier gare, s'est mis à hurler de la chanson paillarde. Le saxophone avait traduit son souffle en élégance des heures durant, il était temps de laisser le charmant rustre derrière s'exprimer dans sa propre langue. Ça parlait vaguement de chattes et de grand-mère, il y avait tous les ingrédients de la chanson paillarde, dans un ordre parfois approximatif. Le contrebassiste et un des guitaristes, imperturbables, continuaient d'envoyer un son jazzy et moelleux tandis qu'on parlait de baiser je-ne-sais-quelle vieille dame qui, à ce que veut la chanson, était clairement peu farouche. Certains musiciens entraient dans le jeu et j'ai réalisé à cet instant que j'étais maintenant la seule représentante de la gent féminine dans cette pièce, et que j'étais peu à peu devenue particulièrement discrète. C'est de là, sous ma cape d'invisibilité, que je pouvais entendre les meilleurs moments. De fait, après avoir enchaîné quelques grilles d'une chanson dont la poésie érotique s'épuisait assez rapidement, le contrebassiste, discret et patient, a juste lancé, sobrement : «Allez, dernière grille.» Sa douceur élégante contrastait tant avec le reste de la scène que plusieurs d'entre nous avons été pris d'un fou rire qui ne s'est arrêté qu'aux larmes.

Le clarinettiste et un des guitaristes n'étaient plus tout à fait en état de jouer aux alentours de 6h du matin. Abandonnant leurs instruments, ils ont décidé de se lancer dans un rap improvisé sur le mode de la Battle. Fascinée, sortant de ma confortable invisibilité, je me suis approchée pour regarder les deux hommes s'envoyer leurs flows alcoolisés. Pour moi, c'était être capable d'enchaîner les salto arrière avec trois grammes dans le sang : la prouesse, déjà spectaculaire à mes yeux, était soulignée par leurs regards incertains et leurs pieds titubants. Ça continuait d'envoyer de belles tirades musicales, appuyées toujours sur l'inlassable contrebassiste, sorte d'accoudoir de la pensée musicale.

Je ne peux pas tout raconter. Chacun des musiciens, chacun des villageois, a eu son moment cocasse, son instant de grâce, presque, la plupart sur un mode slapstick ou burlesque plus adapté à la vidéo qu'à mes récits.

Il en reste qu'à 7h30, enfin allongés sur des matelas inconfortables, dans des tentes ou sur la poussière, tout le monde repassait avant de dormir les grands moments de la soirée, les beaux concerts, les beaux morceaux. Et quelques fous rires.

mardi 23 juillet 2019

22 juillet 2019, Rabastens

J'avais regardé le concert des Tuba Skinny, attendus comme les apôtres swing de la Nouvelle Orléans, comme s'il avait eu lieu dans un aquarium. Enfermée dehors, j'écoutais les chansons à la façon dont un vieillard regarde les fleurs printanières : comme si elles avaient été pour quelqu'un d'autre. On en vient à détester ceux qui aiment et vibrent quand on ne se sent pas capable d'aimer ni de vibrer. J'avais regardé le concert comme à la télévision, quand le pas de danse est un pas de trop.
Ça arrive.
J'ai été conviée, pas le hasard d'amis entremêlés - une gigue bizarre de gens enchevêtrés par les lignes des destins qui sortent des trompettes - à une soirée improbable. Les gens prévenaient, s'extasiaient, chuchotaient et promettaient : « deux piscines ! ». Alors je pensais aux jeux de jeunes ivrognes qui ne connaîtront plus leur jeunesse, je pensais au chaud et au froid, je pensais que c'était bien, sans doute, deux piscines, pour ceux qui brûlaient à l'intérieur de l'aquarium, pas pour ceux dont le cœur était resté dans la glacière.
En sortant de la voiture, S. a dit «Regardez les étoiles» et j'ai regardé les étoiles à travers la vitre de mon regard mélancolique : elles me semblaient bien maigres et bien communes.
Une heure après le ciel était noir : les étoiles étaient descendues. Les piscines, passées le premier plongeon, n'ont plus intéressé personne. Les étoiles par contre résonnaient tout à côté, leur lumière devenue accords, rythme et mélodie. Il m'a fallu quatre trompettes, trois banjos, trois guitares, deux clarinettes, un trombone, un accordéon, une contrebasse et j'en passe, pour briser de leurs notes répétées, de leur joie têtue, la vitre qui m'enfermait comme un poisson de peu de peau, une créature de peu d'amour. Il m'a fallu rien moins que tous ceux-là pour me rendre ma sensibilité du bout des doigts, pour me rendre mon âme de spectatrice. Mon âme que je veux aimante, mon âme qui sait écouter. Pour me sortir de la glacière.

vendredi 17 mai 2019

Ukulélé


Je ne cesse de penser à la deuxième fin de cette thèse.

Jusqu'à récemment, chaque fois que je la contemplais, une image me venait, absurde autant qu'irrépressible. Je me voyais donner un brutal coup de poing. En boucle, je hurlais en lançant mon bras droit de toutes mes forces. Mais surtout, je me voyais, à l'autre bout, le recevoir. La violence, la noirceur, je ne les nie pas. Mais dans cette violence il y avait du soulagement. Du soulagement dans l'air que je fendais, du soulagement dans les ongles qui faisaient saigner la paume de ma main, du soulagement dans mon visage écrasé et dans ma joue brisée. Je ne voulais pas en parler, parce qu'il y avait du soulagement. Mais ça ne s'arrêtait pas.

Il m'arrivait d'ouvrir les yeux la nuit et qu'avec l'idée de ma thèse me vienne celle de donner – et recevoir – ce coup de poing. Je regardais la scène, clairement, sur l'écran obscur de ma chambre. Si pendant la journée je chantais quelques notes sans penser à grand chose, l'image me revenait comme une rengaine tenace. La thèse était dans la violence, elle était dans la douleur, elle était dans la tristesse et dans l'énergie et dans la force et le renoncement et la rage et le sang et la fierté et le plaisir...

J'ai décidé il y a peu (ou il y a longtemps, mais de façon trop diffuse, trop timide, presque honteuse) de me mettre à la musique. Je ne m'étais jamais sentie si vieille, d'ailleurs, si dépassée. Un ami musicien m'a conseillé le ukulélé.

J'ai trouvé ça ridicule.

Un jouet pour enfants, un instrument sans noblesse. Une guitare de poupée. Mais j'ai hoché la tête. Je lui ai dit que quand j'aurais envoyé ma thèse, je m'achèterais un ukulélé. Même le nom prête à rire. On dirait une comptine des îles, c'est pas sérieux, ça casse où ça devrait glisser et ça bégaye sur la fin. Mais je l'ai dit : « ukulélé » comme on dit : « abracadabra », ça sonne tout aussi bête.

Mais depuis, quand je pense à ma thèse, je me vois avec dans les bras le minuscule instrument. Les doigts malencontreusement posés sur les cordes. Je le tiens comme un enfant, mais sans peur de le briser. Bêtement, curieusement, je n'en fais rien, du bout de bois rond, dans cette pensée fugace, cette nouvelle rengaine. Mais je sens alors, comme je sens le clavier sous mes doigts à l'instant, le bois sous mon bras. Je le sens contre ma poitrine, je sens son arête au dessus de ma côte. Je n'en joue pas – même en rêve, j'ai cette drôle d'humilité, j'ai peur de faire affront à la noblesse de la musique. Je n'en joue pas, mais quand j'ouvre les yeux la nuit, je le sens contre moi. Quand je chantonne un petit air, son bois me sert de rengaine. Quand je me projette à l'orée de l'après-thèse, je pense à ça. L'après-thèse est dans la chaleur de ma peau et la fraîcheur de son bois, dans la pression fine des cordes à l'intérieur de mes doigts, dans la légèreté de l'objet et la tendresse qu'il anime.

Je ne subis plus le passé, je rêve le futur. C'est cassé au début, mais ça rit sur la fin : ukulélé.

mercredi 10 avril 2019

4 au 7 avril : Montpellier - Savoy Cup

Un, deux, trois-et-quatre, cinq, six, sept-et-huit.

C'est la langue des danseurs de Lindy. Ça se parle avec les pieds, les mains aussi quand on sait. Ça prend des tournures, il y a des niveaux de langue, mais c'est la même, au fond, partout. Ça prend des accents de trompette ou de clarinette, des voix du Sud ou du Nord, de l'Est ou de l'Ouest, des timbres de quartiers, mais on se comprend. À la Savoy Cup, à Montpellier, ça parle vingt langues dans les couloirs mais dès qu'on s'exprime avec les pieds, tout le monde sait.

Tout le monde sait. Parfois ça fait un, deux, trois-et-quatre, cinq-et-six.

Ça se passe dans un de ces Casinos de plage qui rêvent d'une grandeur scorcesienne et se contentent de quelques couples de vieillards, lesquels font couler les chairs molles de leurs bras sur une roulette lustrée qui n'a jamais connu le luxe de l'élégance. Ça se contente de jeunes excités résolument décidés à perdre leur argent comme des riches - c'est toujours mieux que de le gagner comme des pauvres. Ça se contente de quelques costards célibataires qui se rêvent d'un temps où les petites blondes tournaient entre les tables à la recherche de la plus jolie montre : «Je couche qu'avec les Rolex, moi, monsieur.» Et à côté de tout cet ennui des villes de plage quand le soleil n'est pas là, il y a le soleil d'à côté, celui que les swingueurs dessinent avec leurs Apple Jacks.

La grande salle est occupée par des centaines de danseurs, et parmi eux des bijoux. Toute jeune je dévorais les Fred Astaire comme pour me coudre une deuxième vie sur la couenne, une où j'aurais la crinière de Ginger Rogers et les jambes de Cid Charisse. Je regardais et je me disais que ça n'existait pas, ça. C'était du cinéma. C'était la chance sur un million : il y a un gars qui savait faire, et on l'a mis sur pellicule. Allez, il y en avait peut-être trois ou quatre, et puis basta. Je ne les verrais jamais. En secret je voulais épouser Donald O'Connor ; d'ailleurs j'avais regardé, sa femme s'appelle Patricia. Je m'en rappelle, parce que j'étais sûre qu'il n'y avait que quatre personnes au monde qui pouvaient faire ça et que jamais je n'en verrais, mais je savais le rêver.

Et puis ce week-end je les ai vus. Pas Astaire, ou Kelly, ou O'Connor, ou Rogers, ou Reynolds ou Charisse. Mais d'autres. Des danseurs. Des magiciens du corps et de la musique. J'en avais déjà rencontré quelques uns ici ou là, certains ont été mes professeurs, mais ils étaient tous là avec l'envie dévorante de montrer ce qu'ils savaient faire. Ils étaient là et plus nombreux que tout ce que j'espérais et la joie était la même que celle qui me prenait en regardant en boucle le fameux «Make 'em laugh» ; la passion était la même et parfois, au détour d'une danse ou d'une compétition, j'explosais à l'intérieur du bonheur simple de les regarder.

Alors autour de moi la même explosion, la même joie, sortait en hurlant des bouches des centaines de danseurs, sortait par leurs mains, par leurs yeux. Une excitation solaire, le moment où la danse passe au travers de soi, au travers de tous. J'ai compris qu'on avait la même langue, parce qu'on avait le même bonheur.

Un, deux.
Hellzapoppin'. Une scène de film incontournable pour tous les swingueurs du monde. C'est une comptine qu'on se répète : des couples qui dansent comme s'ils pouvait secouer la misère tel un chien ses puces et ressortir avec la peau toute neuve de la joie pure. En cérémonie d'ouverture, quelques danseurs blancs - avons-nous dévoré tous les noirs ? - reproduisaient la fameuse chorégraphie. Moins terrien, moins vibrant, mais stupéfiant.

Trois-et-quatre
Une compétition oppose deux couples. Pêle-mêle une française, une italienne, deux suédois, vous secouez le tout - de toute façon tout le monde comprend. Ils se rencontrent. Au sommet. On les connait tous, ils se connaissent. On se promet du grand spectacle et on s'installe tout autour, assis ou debout, par terre, on attend. Et c'est magnifique, mais pas seulement. Parce qu'alors qu'on pense être arrivé au bout, au point d'orgue, au moment où on s'apprête à prendre notre satisfaction sous le bras pour aller déjeuner avec, ça monte. Peut-être pas en énergie. Sans doute pas en vitesse. Ça monte en plaisir. En jeu. Ils parlent, se répondent, se narguent et en rient. Ils emmènent avec eux quelques centaines de personnes jusqu'à ce qu'à la note finale on n'ait plus encore une fois qu'à laisser échapper tous en cœur le même émerveillement. Une communion. On parle la même langue, parce qu'on crie les mêmes cris.

Cinq-et-six
Je parlais parfois d'une danseuse londonnienne qui, sans presque rien faire, m'avait touchée profondément à Budapest. Une femme dont on ne saurait pas dire si elle danse comme elle vit ou si elle vit comme elle danse, mais chez qui tout évoque la sincérité absolue. Une sincérité tendre, et une tendresse sincère. Je me contentais sans mal d'être son unique fan de l'ombre, j'ai eu de l'entraînement lors de mon mariage imaginaire avec Donald O'Connor. J'en parlais parfois, cependant, parce que je n'arrivais pas à mettre un mot sur mon propre attachement à une danseuse avec laquelle je n'avais pas dû échanger plus de trois mots, vraisemblablement autour de la façon de faire un simple tuck-turn digne de ce nom. Son spectacle de Cabaret était parfaitement à l'image de la poésie sans courbettes ni frous-frous que je trouvais déjà à sa personne. Mais lorsqu'au dernier soir il lui fut décerné un prix pour ce spectacle, j'étais plus heureuse de la voir traverser la salle pour prendre son prix que je ne l'aurais été pour moi-même. Et sans que je sache comment, les danseurs tout autour qui applaudissaient, comme moi ne voulaient pas s'arrêter. Comme moi voulaient se lever en son honneur, à croire qu'elle avait représenté avec le plus petit spectacle les plus profonds de nos émois. Comme moi voulaient scander son nom, célébrer une personne qui n'en voulait pas tant, et qui pleurait devant nous. On parle la même langue parce qu'on aime du même amour.

Alors :
Un, deux, trois-et-quatre, cinq, six, sept-et-huit.
Maintenant, dansons ensemble notre esperanto.

jeudi 1 novembre 2018

1er novembre 2018 - Budapest vol. 1

L'histoire, il me semble, c'est celle d'un crapaud qui veut paraître plus fort qu'un bœuf. Peu regardant sur la substance, il se gonfle d'air jusqu'à - je crois - éclater. C'est le propre de la vanité : se gonfler de vide pour en imposer : exposer, exploser.

C'est toute l'architecture de Budapest.

Les bâtiments sont de vastes baudruches de pierre qu'on s'attend à voir pendre, vides et molles, au lendemain de la fête. C'est chargé mais décharné, magistral sans majesté. C'est une ville dans laquelle on ne peut se blottir, hormis peut-être lorsque le bas brouillard vient en limer les arêtes, noyer les colonnes et cacher les excès. C'est un molosse pourtant tenu en laisse ferme par ses habitants, sages et nonchalants, qui en longent les façades d'un pas franc, ou dans de petits tramways jolis et robustes, et mettent ce Goliath à genoux par leur propre valeur, leur humanité sans fard et sans détour. Rares sont les villes qui se font si peu le reflet de la vie qu'elles abritent.

C'est à croire qu'à discuter chaque jour avec ces magnifiques et gigantesques bâtiments de tous âges, les âmes hongroises se sont tassées : à l'intérieur d'eux-mêmes, les gens d'ici sont plus larges que longs.

C'est étrange alors de venir ici danser, dans la ville de toutes les rigidités. Les trois péniches alignées porte à porte comme des perles sur un fil offrent un très large espace dans lequel plusieurs groupes et plusieurs DJs se succèdent pour faire swinguer, bouger, glisser les danseurs du monde entier. Je regarde les danseurs, de loin, de près, je regarde leur majesté et leur grandeur et je ne vois pas la vanité. Ils me paraissent grand dans leurs gestes, dans leurs sourires, dans leurs amitiés, dans la musique qui traverse leurs corps et les anime de l'intérieur comme la plus splendide des poupées. Je regarde autour de moi et tout est grand, véritablement grand de cette grandeur sans taille qui vient de la valeur profonde des choses. Un mouvement de hanche, des mains qui jazzent, des pieds qui twistent et le plus petit pas devient un feu d'artifice. Tout est tellement grand, et je suis toute petite.

Je suis minuscule et j'évite les pas des uns et des autres, je me fais des bleus, le visage sous leurs semelles, je tremble sans rythme et je file d'une perle à l'autre en cherchant une salle à ma taille, un lieu à ma pointure. Je ne sais que faire de ma fierté qui se traîne maladroitement derrière moi, ennuyeuse et inutile. Vide et vaine.

Quatre danses.

L'histoire ne dit pas que, pour vaniteux qu'il soit, le crapaud essaie. Qu'il s'efforce. Qu'il risque. Qu'il ne dépasse pas l'ongle du ruminant et que même là, battu par essence, il s'acharne encore. Qu'il en crève.

Littéralement. Ridiculement.

Pop.

jeudi 27 septembre 2018

27 septembre 2018 - Rome vol. 2

Je vis, à l'instant, mon moment «Pretty Woman», tandis que le serveur, un italien aux yeux noirs et à la courte moustache, regarde avec inquiétude les quatre couverts disposés devant moi. Il ne sait lesquels débarrasser : je les ai malencontreusement utilisés tous les quatre dès l'entrée. Il en prend un, un autre, regarde le troisième - il est sale aussi - et, avec un soupir ironique empoigne brusquement les quatre ustensiles : «Je préfère être sûr que vous ayiez des couverts parfaitement propres pour la suite.» Je ne proteste pas : le serveur, toujours, est celui que je sers. Il me sert à l'envers, ou alors c'est l'inverse. Je veux qu'il soit content, satisfait, fier même ; et je me plie en quatre pour être la meilleure cliente possible à son service. Réfléchir vite, choisir consciencieusement le moment idoine pour commander, questionner ou payer. Être assise où il faut, comme il faut. Sourire quand je peux, mais pas trop. C'est un travail sérieux que de servir les serveurs. J'ai quelque expérience en la matière, mais aujourd'hui j'ai sali les couverts. Lui s'est trompé de plat, mais je ne l'ai pas fait remarquer. D'abord parce que dans ce jeu de téléphone arabe (une française qui commande un plat à un italien en anglais) l'information a pu être déformée à bien des moments ; son inattention n'est peut-être pas en cause et je le servirais bien mal si je lui reprochais injustement quoi que ce soit. Alors bon, mes raviolis ricotta-épinards se sont magiquement transformées en spaghetti au poivre, mon estomac peut vivre avec ça. Au passage, cela m'excuse à mes propres yeux de ma maladresse de couverts. Le serveur, lui, m'a toute excusée d'un sourire chaleureux sous sa moustache décidément très italienne.

À votre service.

Sa posture calculée me ramène à mon début de matinée. Après le café j'étais introduite à la grande dame qui fait trembler les cinq étages du petit palais italien que j'habite. Le lieu en dit beaucoup sur elle : tout autour d'un large escalier de marbre, sobre mais solennel, s'ouvrant au haut sur une grande verrière colorée à la façon de vitraux sans grand intérêt, sont disposés les bureaux, studios d'enregistrement et salles de réunion de cette entreprise qui concilie une chaîne de télévision de petite envergure et l'une des plus grandes universités de cours à distance au monde. Au cinquième et dernier étage,  je suis logée dans un petit appartement en duplex à l'allure monacale ; une juste image puisque ma fenêtre s'ouvre sur le joli clocher de l'église attenante. La nuit je suis seule dans ce grand bâtiment que ses employés appellent le «Palazzo». Le jour, des dizaines, peut-être une centaine de personnes s'activent sagement, les uns derrière leurs caméras, les autres derrière leurs ordinateurs, afin de faire tourner cette immense machine pour laquelle ils ont tous un respect palpable. Je ne pourrais dire si l'ambiance au sein de cette entreprise est à l'image du milieu du travail italien dans son ensemble, mais tous ici ont l'air impliqués, appliqués et pourtant... «tranquillo», comme ils diraient.

Tranquillo, sauf quand il faut aller LA voir. Celle qui a monté cette université de toute pièce leur impose un respect ducal. Quand elle entre dans une pièce, il n'y a plus d'employés.

Seulement des serviteurs.

Elle n'est pas arrogante ou humiliante - je ne crois pas qu'elle ait besoin de l'être -, mais en la voyant entrer dans une pièce vous ne douteriez pas du respect que vous lui devez.
On me fait pénétrer dans son bureau. Il est de taille raisonnable mais un mur est recouvert d'une large bibliothèque sombre qui s'élève jusqu'au haut plafond. À ma droite, un cabinet de la Renaissance italienne, aux tiroirs recouverts de petites représentations religieuses vernies et de dorures précieuses, joue de l'anachronisme pour renvoyer encore le visiteur à la noblesse d'un autre temps. La hiérarchie est assénée : nous sommes tous ici de simples paysans.

Nicolà trébuche en entrant dans la pièce. Il est l'italien assuré, intelligent, bavard et beau (marié m'a-t-on dit à une mannequin pour la marque Gucci) dont l'aplomb répond à sa popularité ici : il n'est pas homme à trébucher. D'ailleurs son faux-pas serait peut-être passé inaperçu s'il n'avait dû tendre la main vers le joli cabinet aux petits tiroirs décorés, lequel s'est alors mis à tanguer doucement sur le parquet irrégulier, vil délateur qu'il est.

Nicolà m'a alors présentée en une phrase alambiquée qui mariait quelques trois langues : le français, l'anglais et l'italien. L'anglais aurait suffi mais, si elle le comprenait sans mal, elle ne daignait s'exprimer dans une autre langue que la sienne.

La langue qui la servait.

Se penchant sur son gigantesque bureau de verre, elle m'a serré la main en me regardant droit dans les yeux. Nicolà m'avait devancée, mais pas moins de quatre personnes étaient entrées dans le bureau à ma suite. Ils n'ont rien dit, mais observaient. Je pensais à des gardes.
Elle avait l'âge de sa position - peut-être soixante ans. De lourds bijoux dorés - mais certes pas vulgaires - entouraient ses poignets et ses doigts, tandis qu'un épais collier de pierre verte lui retombait sur la poitrine. Le tout égayait un élégant tailleur blanc cassé. Je pensai instantanément que s'il m'avait fallu décrire une femme de son importance dans un récit ou un autre, je ne l'aurais pas vêtue autrement : un coffret d'ivoire serti de pierres sombres et de dorures. Sur cette grande bourgeoise à la beauté toute italienne, j'aurais attendu le casque blond si apprécié de son âge et de sa classe. Mais sa chevelure épaisse retombait sur son épaule en larges boucles auburn. Une erreur de caractérisation : ils n'étaient ni sévères, ni particulièrement coiffés. De toute évidence, ils représentaient le reste d'un ancien pouvoir. Elle avait dû plus jeune connaître cet art qui consiste à mettre les hommes à genoux par le seul enchantement d'une superbe chevelure.

Et les mettre à son service.

Elle me serra encore la main quelques instants en écoutant silencieusement les grossiers éloges de Nicolà à mon égard. Elle se rassit, prit un stylo et, retournant du regard à d'obscurs documents elle dit, apparemment pour personne : «Elle est jolie, ça servira beaucoup.»

Cinq hommes me regardaient maintenant en n'osant rien ajouter ou enlever à la sentence. J'aurais pu me sentir humiliée par ce drôle de comportement de propriétaire d'esclave, mais j'étais devant elle me semblait-il avec l'assurance du philosophe, qui sert toujours mais ne se prosterne pas. Ainsi couverte de ma propre arrogance, je hochai de la tête à ce qui n'était pas un compliment et tournai les talons.

Je remontai lentement les étages du palazzio jusqu'à ma petite chambre. Et je repensai à elle. À tout ce qu'une minute en sa compagnie m'avait laissé d'elle. Elle a enregistré mon image sur ses caméras, cette image qui lui appartient, qui lui obéit. J'ai enregistré la sienne dans ma mémoire et je ne manquerai pas de l'utiliser.

Elle est jolie : ça servira beaucoup.

mardi 25 septembre 2018

24 septembre 2018 - Rome

Les villes ne sont jamais ce qu'on attend d'elles.

Je connais les gens qui voyagent souvent, et souvent seuls : ce sont des morveux sur la brèche de la précarité, d'extraction petite bourgeoise ou d'une intelligentzia en déroute, qui ont sacrifié le pragmatisme libéral (tu trimeras mon fils) sur l'autel de l'enrichissement culturel : ils sont allés à l'université et beaucoup ne l'ont jamais quittée ou alors difficilement ; il ne sont jamais pauvres et ne le seront sans doute jamais ; ils ne seront sans doute jamais à l'aise pour autant, il leur faudra toujours prendre l'air dans la gorge et jamais dans la poitrine mais ils se laissent s'en inquiéter dans le futur. Dans vingt ans, peut-être, on verra bien. En attendant ils se dandinent sur cette brèche et sautent d'une ville à l'autre pour avoir des histoires à se raconter quand le monde est trop seul et n'a pas assez d'une seule lune. Ce n'est pas moi que je décris, c'est la bande des singes hurlants qui rient et pleurent autour de moi en gesticulant les mêmes pantomimes ; on se connaît parce qu'on est semblables, frères d'une autre mère et d'un autre père.

Alors bon, on en connaît quelques unes, des villes, et on se crée avec elles un patchwork économico-historico-sociologico-culturo-crâneur qui devrait nous permettre de deviner une ville quand on a vu ses sœurs. Mais je me trompe toujours.

Les premiers pas seule dans une ville - qu'il y en a eu ! - c'est à chaque fois un moment d'une intensité redoutable. Mes pleurs à Harlem, avec ma valise gigantesque qui aurait pu me contenir deux fois tandis que je n'arrivais plus à me contenir moi-même, pas même en un seul exemplaire, perdue dans la jungle urbaine d'un quartier à l'âme sombre, franche et joueuse. Ma peur à Chennai, en Inde, qui m'enveloppait comme du papier ciré - froid et glissant - et crissait contre ma moustiquaire...

Les premiers pas dans une ville disent tout de sa démarche. Après, on ne peut plus que l'imiter pendant le reste du séjour.

Je suis entrée dans Rome comme si je l'avais toujours connue. Elle dit «ciao», je réponds «tchao» et on sourit. Où que l'on se tourne, des pierres d'un autre âge dessinent les plus belles maisons et les plus beaux palais et les plus belles églises. Tout est beau, partout, à toute heure. Comme les jeunes gens trop populaires, ça me rendrait méfiante et cynique, habituellement. Mais pas à Rome. Elle dit «ciao», je hausse les épaules et elle sourit.  Toutes ces pierres pourtant sont mortes. Elles ont cessé de souffler. Le marbre, partout, est mort plus que tout autre. Le dôme du Panthéon est mort le ventre en l'air. Le granit des fontaines est un tas de sable dont chaque grain est mort dans son sommeil, au tournant d'un siècle ou d'un autre. Rome dit «ciao», la pierre ne répond rien et la ville sourit.

Même le long des plus larges boulevards, pour lesquels je nourris habituellement une aversion amère (celui qui a pensé le boulevard était sans doute frère de celui qui a pensé la cathédrale : qu'il faut mépriser l'homme pour le vouloir si frêle !)... même là, à chaque dizaine de pas je pensais : «je pourrais vivre ici» et parfois je me demandais si je n'y avais pas déjà vécu, dans une autre vie.

Peut-être que malgré l'ombre imposante de son histoire, ce qui me permet d'adopter Rome et de la faire mienne, c'est que je peux marcher cette ville. Elle m'y invite. Elle me montre son jupon de granit et me dit «fais en le tour et dis moi ce que tu en penses» et elle dit «ciao» et je dis «bella». Embrasser quelqu'un c'est l'entourer de ses bras. Embrasser une ville, c'est l'entourer de ses pas. C'est en embrassant Rome que je l'ai aimée, comme on aime le garçon après le baiser plutôt qu'avant. J'ai embrassé Rome de mes pieds et pour finir j'ai ponctué ma tendresse d'un ou deux pas de danse dans une école de swing. En partant de là, rassasiée d'une danse qui m'affame chaque jour un peu plus, les élèves m'ont lancé «ciao» et j'ai dit «ciao». Ils ont souri.

11 août 2019 - Rodès, rando jazz

La rando-jazz, dans son principe même, ne ressemble à aucun autre spectacle de jazz. Il y a la carrière de pierre, les groupes qui ont l'...