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17 février 2026 - Jeonju

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À Jeonju, ou tout près, un peu plus au Nord, il y a un endroit où les lacets du temps se saluent respectueusement, sans faire de noeuds. C'est une prouesse. Lorsque je me vois dans la glace, je ne vois pourtant que ça, le temps qui fait des noeuds, trop doucement pour qu'on en voit les fils se tordre, et quand on aperçoit les boucles, les tâches, les fils, c'est déjà trop tard, c'est tout emmêlé et ne cherchez pas, il y a des nœuds qui ne peuvent pas se défaire. Les noeuds du temps sont de ceux-là. Mais à Jeonju ou juste au Nord, dans les montagnes, il y a un hameau de hanoks, ces maisons traditionnelles coréennes. Elles ont leur sol en bois et leurs ouvertures sur toutes les façades, c'est plus ouvert que fermé ces choses-là parce que les familles riches de l'époque ne vivaient pas ensemble. Chacun vivait dans son aile de la maison, et pour voir sa femme, ou son père, ou son enfant, on ouvrait le mur et on disait bonjour.  Mais à Jeonju ou juste au Nord, ce pet...

21 décembre 2025 - Séoul 2

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C’est dans le froid que j’aperçois le mieux les lumières. Un café à 17h ; ça parle cinéma, France et Corée, j’ai rôdé la présentation depuis un moment. Je lui fais répéter toutes ses phrases anglaises qui contiennent des « th » ou des « ph », il me fait répéter tous les noms de réalisateurs que j’essaie pourtant de prononcer avec l’accent Coréen. C’est un passage attendu, pour ne pas dire obligé. Je bois un déca amer en me réchauffant les mains, il passe les siennes au-dessus d’un verre contenant du café et assez de glaçons pour construire une patinoire olympique : pas de doute, je suis bien en Corée. A 17h15 il fait nuit noire, à 18h le café ferme et on en sort avec encore les gestes rigides des gens qui ne se connaissent pas ; c’est pas robotique, c’est pas métallique, c’est quelque chose comme du bois : des interactions sans souplesse mais suffisamment organiques, suffisamment tièdes pour qu’on s’y laisse toucher, sans geste brusque, sans force...

25 septembre 2025 - Busan

Je n'ai pas dormi cette nuit, et le soleil ne s'est pas levé ce matin. C'est toujours pareil, il lambine sous la couette, et nous on reste dans la nuit grise et humide pendant toute une journée. Un lendemain d'insomnie et c'est pas seulement mon horloge interne qui se détraque, c'est celle de toute la ville. Je suis à Busan, mais on ne voit plus la mer. Je comprends pas. Je sais, je sais que c'est une vue de l'esprit, un petit déraillement autocentré ; je ne connais pas bien la nature exacte du phénomène, mais après les nuits blanches, les jours sont gris. Je suppose que c'est le temps que le corps se réajuste à la solitude, il aime ça d'habitude mais c'est comme l'alcool : le meilleur moyen de ne pas être malade c'est de ne jamais dessaouler.  Y'a pas que le soleil qui n'est pas là aujourd'hui. L'air aussi s'est fait la malle. On boit plus qu'on ne respire ici dans la chaleur pesante. Tout est humide et il n...

30 août 2025 - Séoul 1

 On ne peut pas avaler Séoul en une bouchée, a fortiori en un article de blog – ni en mille, soit dit en passant. Et puis d’ailleurs, pourquoi le faire ? Plus encore : je ne connais pas Séoul, ou à peine mieux que vous. D’y vivre pendant ces quelques futurs mois, j’aurai peut-être découvert une petite tâche de naissance au dessus de la ceinture – de celles qu’on ne voit que quand elle lève les bras. Peut-être que j’aurai goûté un bout de son épaule, rencontré les plis de son talon, que sais-je. Je ne connaîtrai pas Séoul lorsque je la quitterai, dans une dizaine de mois, et n’est-ce pas ce qui est le plus aimable ? La quitter en ne connaissant mieux que son mystère. Je ne peux je suppose que vous parler du bonheur que j’ai à la rencontrer, comme elle se montre et comme elle se cache, vous dire d’abord qu’elle est si grande qu’un aveugle en reconnaîtrait la queue et un autre la trompe sans jamais pouvoir dessiner un éléphant. Faut suivre : ça veut dire que c’est ...

14 septembre 2024 : Sentier Cathare, Duilhac-sous-Peyrepertuse

Trois jours de marche dans les pattes sur le sentier cathare, je me lave les cheveux au gîte communal et nous allons dîner dans l'unique restaurant de Duilhac-sous-Peyrepertuse. Une fois encore, ce sera burger : je me demande ce que sont devenues les brasseries de villages avec leurs pièces de boucher, leurs magrets et leurs salades. Les rats des champs mangent américain, ici comme ailleurs, ils mangent comme à Manhattan, tandis qu'à la ville on s'efforce de ramener la tomate et les pois pour faire entrer la nature par les passoires serrées des routes et des voies ferrées.  J'ai les cheveux humides et lâchés, et il doit exister quelque chose de l'ordre de trop de liberté : la tramontane me fait savoir son pouvoir souverain en venant m'emmerder chaque seconde, une mèche par-ci, une mèche par-là, c'est un vent qui agit comme plusieurs, pour un peu je serais tressée, ça veut pas se fixer sur une direction. D'ailleurs, ici c'est le vent de Cers, ni du No...

7 mai 2024 : Berlin

Les capitales ne nous donnent jamais véritablement à voir les nations sur lesquelles elles trônent. Elles sont le plus souvent des pays en eux-mêmes, des cultures vastes et plurielles traversées par d'autres guerres et d'autres combats. La jeunesse, qui s'y rend comme le sang vient au cœur et en repart l'heure venue, donne aux capitales leur battement particulier, qui dans le reste du pays n'est plus qu'un vague écho. Les capitales ont une identité assourdissante, et Berlin parmi elles, que je découvrais cette semaine, ne fait pas exception. Berlin donne à voir son étendue comme les jeunes filles étalent fièrement leurs robes sous elles et leur donnent des petits coups du bout des doigts pour en effacer les plis. Berlin s'étend sans vergogne sur huit fois la superficie de Paris, pour cinq fois moins d'habitants. La taille est ici une esthétique. Une évidence et une fierté. Si grande cette ville qu'elle est difficile à arpenter. Les rues sont larges e...

3 août 2023 : Summer Camp au Mont Dore

Aujourd'hui j'ai vu le vent danser. La littérature ne s'en lasse pas : les feuilles qui dansent sur les arbres, les fichus sur les cheveux, les jupes autour des jambes... tout danse à tout va dans les romans et les poèmes. Mais le mien dansait mieux, il dansait vrai, il dansait sur de la musique.  Je suis bénévole sur un Festival de danse, trois semaines. Ces quelques derniers jours étaient nouveaux, l'univers des danseurs de blues, plein de sensualité et d'amour, de sensibilité à fleur de peau et de sexualité faussement assumée, est pour moi d'une profonde étrangeté. Je regarde les gens s'exprimer par leur corps, avec ce mélange de fascination et de répulsion qui doit être le propre de l'exotisme : je me sens colon, non pas de ces premiers explorateurs qui dechiffraient tout ensemble des jungles et des civilisations, mais de ces habitants qui occupent des lieux qui ne leur appartiennent pas et jugent nonchalamment de la moralité et de l'intelligence...