30 août 2025 - Séoul 1

 On ne peut pas avaler Séoul en une bouchée, a fortiori en un article de blog – ni en mille, soit dit en passant. Et puis d’ailleurs, pourquoi le faire ? Plus encore : je ne connais pas Séoul, ou à peine mieux que vous. D’y vivre pendant ces quelques futurs mois, j’aurai peut-être découvert une petite tâche de naissance au dessus de la ceinture – de celles qu’on ne voit que quand elle lève les bras. Peut-être que j’aurai goûté un bout de son épaule, rencontré les plis de son talon, que sais-je. Je ne connaîtrai pas Séoul lorsque je la quitterai, dans une dizaine de mois, et n’est-ce pas ce qui est le plus aimable ? La quitter en ne connaissant mieux que son mystère.


Je ne peux je suppose que vous parler du bonheur que j’ai à la rencontrer, comme elle se montre et comme elle se cache, vous dire d’abord qu’elle est si grande qu’un aveugle en reconnaîtrait la queue et un autre la trompe sans jamais pouvoir dessiner un éléphant. Faut suivre : ça veut dire que c’est grand. Ça veut dire que c’est un puzzle à un milliard de pièces et que j’ai l’air bien bête d’essayer de dire ce que ça représente. 


Je peux vous montrer une petite, petite, petite pièce et vous me direz si elle est à votre goût. C’est la fumée des cigarettes. Et c’est bien, les cigarettes, parce que ça dit un pays comme la Corée dans ses marges et ses interdits. Je fume depuis longtemps, et je n’ai jamais vraiment voulu arrêter, parce que c’est un objet d’une ubiquité remarquable : d’abord, mais je l’ai déjà dit, la solitude porte son parfum et sa couleur ; fumer, même en terrasse avec des amis, c’est garder ma bouche pour moi, inspirer plutôt que parler, me voiler d’une fumée épaisse, occuper mes mains que personne n’osera plus me prendre, c’est annoncer que dans toute ma présence je ne serai pourtant jamais tout à fait là, presque un hologramme : ce que vous pourriez dire de tranchant ou de pointu sera tout avalé par la fumée. 


Vous voulez déjà savoir ce que Séoul vient faire dans tout ça ? Attendez encore un peu, j’ai pas fini de mâcher. Parce que la cigarette, c’est aussi, et surtout dans les ailleurs du monde, une possibilité de faire un pas de côté, de capter un regard, de créer un lien qui sera rarement vocalisé (ou alors : « vous auriez du feu ? »). Les fumeurs se posent dans des endroits qu’on leur a donné, de petites îles tout à eux où ils pénètrent toujours avec précaution, comme pour prévenir qu’ils sont encore fragiles et qu’il faudrait pas les brusquer. Dès qu’ils ont mis leur main devant le nez pour protéger la flamme de leurs briquets, le rempart invisible est en place, et il tiendra le temps qu’il faudra, et alors tout le monde de se jeter des regards curieux et voilés au dessus de leurs palissades respectives, et c’est ça que j’appelle ‘société’ : cette envie frustrée de dire quelque chose, cette crainte de ne rien avoir à dire, ce plaisir de se reconnaître, ou de reconnaître chacun que les autres existent, mais avec cette certitude que les petits ponts-levis que chacun a ouvert vont se refermer dès que la flamme aura atteint le filtre. Le filtre c’est tout le problème. Ma cigarette électronique m’épargne cette guillotine, mais parfois au prix de tout le reste.


Les hommes fument beaucoup, à Séoul. Les femmes beaucoup moins. Les jeunes plus que les vieux. Et j’ai découvert beaucoup de Séoul en allumant ma cigarette. La première fois qu’une Séoulite m’a adressé la parole, c’était dans un petit parc tout en long, bien nommé le « Gyeongui Line Forest Trail ». Il traverse plusieurs quartiers, puisqu’il est construit à l’emplacement d’une ligne de tramway qui a depuis déménagé sous terre. Regarder les arbres et les passants, d’aucun accompagnerait ça d’un carnet à croquis, mais je prends la cigarette comme si elle préfigurait le stylo qui viendrait plus tard écrire tout ça, écrire ce que je vous écris. Mais à peine ma cigarette électronique à la bouche, une « Ajumma » vient me voir et, sévèrement mais sans violence, me gronde. « No smoking. No. Smo. King ». Je range ma cigarette comme on rallume le courant, passant trop vite de la torpeur méditative à une confusion cartoonesque. Elle s’en fout. Elle passe son chemin. Les ajummas, ce sont les femmes de plus de 50 ans, grosso modo. Et ce sont les maîtres du Royaume. Les femmes coréennes donnent, toute leur vie : effacées, faibles, joliettes, infantilisées, sexualisées puis utilisées et ignorées... jusqu’à ce qu’enfin elles deviennent des ajummas. Et là les tigres flânent parmi les chats. Elles arborent des t-shirt colorés, des chapeaux colorés, des ombrelles colorées, le tout préférablement dépareillé, et elles sont au-dessus de tout (à commencer par le bon goût). Elles passent devant tout le monde dans les files d’attente, elles jettent des regards obliques aux amoureux des bancs publics – et comment leur en vouloir ? – elles décident de la loi et la font respecter, et elles s’amusent entre elles. Les règles sociales – pesantes, en Corée, ce n’est pas un mythe – ne s’appliquent plus à elles, mais elles se chargent sans remords de les faire appliquer à la lettre. Il n’y a de pire maître, dit-on.


Plus loin dans le Parc j’ai trouvé une autre ajumma allongée sur un banc, sous un arbre, près des jets d’eaux, en train de dormir à poings fermés. Je vous jure que c’était une autorisation. J’ai posé ma valise contre un banc à quelques mètres de là, et je me suis endormie. Et dormir ici en public, à peine arrivée à Séoul, c’était comme l’enfant qui met les chaussures de sa mère : même cette sieste était trop grande pour moi, trop osée, elle avait des talons trop hauts mais ça allait parce que cette Ajumma m’en donnait le droit, entre deux ronflements.


Le lendemain je traversais un quartier d’affaires du centre de Séoul, et mon ajumma de la veille ne cessait de me revenir aux oreilles : « No. Smo. King. ». Je savais que les Coréens fument, je savais même qu’ils fument beaucoup, mais où donc ? Je n’avais pas envie de fumer à proprement parler, j’avais envie de regarder des gens par-dessus mon rempart, j’avais envie de connecter et j’avais envie de rester seule, j’avais envie que quelqu’un reconnaisse que j’existe, parce que c’est peu dire que dans une ville comme Séoul, on se sent comme des globules rouges, et d’être caucasienne ne change que peu la donne. Dans ce quartier, tout le monde est en gris, habillé sobrement, un style vaguement ringard, comme quand on surjoue l’employé de bureau. Et bien sûr, ça marche vite, on appelle Séoul la ville « Palli, palli », parce que « palli » ça veut dire « vite ». Et quand on marche vite on disparaît toujours mieux. J’avais besoin d’une cigarette pour ralentir. 


Enfin je les ai trouvés : les fumeurs. C’était drôle. Maintenant que je sais où ils sont, mon regard les trouve sans mal, toujours, exactement à l’endroit où je les cherche. Immanquablement. Entre les hauts immeubles il y a des petites ruelles où poussent les cubes des climatiseurs et des publicités délavées. Là, en silence, toujours deux ou trois hommes qui regardent leurs pieds en fumant. Dans le quartier d’affaire, ils portent le costume et les cernes, et fument comme s’ils étaient punis. Ma première cigarette, c’était à onze ans dans une allée pas bien différente (je n’ai pas fumé pendant de nombreuses années après ça, fallait bien que jeunesse se fasse), en gloussant avec Magalie, qui faisait semblant de savoir de quoi elle parlait, et moi qui y croyait dur comme fer, tout ce que disait Magalie était parole d’Evangile. Elle m’a dit que je crapotais, et elle l’a dit avec le sourire : c’est ainsi qu’on reconnaît les insultes à onze ans. Et tous ces garçons punis des ruelles de Séoul, qui fument presque en cachette mais sans le ton mutin… j’ai envie de sourire, mais je ne voudrais pas les insulter. 


Le soir, je reste le plus souvent dans le quartier de Hongdae, où les étudiants trouvent partout des occasions de ne pas étudier. T-shirts noirs sur des muscles saillants, les Hongdae boys sont les drapeaux du quartier : on traverse une rue, on aperçoit un joli minois sur une armoire de bois noir, et on sait qu’on est à Hongdae. Les jeunes filles redoublent d’idées pour se faire voir, avec force paillettes et maquillage, elles sont belles comme des enfants de 15 ans, belles pour de vrai pourtant, mais à Séoul la beauté ce sont les hommes qui en ont la charge. J’ai fait un tour dans une friperie gigantesque, un sous-sol entier de fringues vintage mais chères, toutes presque identiques et toutes noires ou grises. Je regardais autour de moi mais ne trouvais rien qui me concerne, jusqu’à ce que je voie un petit panneau indiquant la zone des vêtements pour femmes, qui représente peut-être un huitième du magasin. Je me demande parfois si les hommes coréens savent mieux que les occidentaux ce que ça fait, au fond, d’avoir la beauté pour monnaie de change dans un monde de plus en plus cher. Je ne sais pas. Les coréens ne sont pas réputés pour leur féminisme.


A Hongdae, monde de la nuit s’il en est, les ajummas ne sont pas au rendez-vous. Et honnêtement ma génération non plus. Je me sens vieille dame ; ça m’agace, mais ça me fascine. Plus tôt à la salle de musculation un monsieur m’a demandé en Coréen si j’étais « sonsengnim », professeure. J’ai dû lui répondre que j’étais en fait « hakseng », étudiante, et je me suis trouvée ridicule. En marchant dans Hongdae j’essaie désespérément de me regarder, j’essaie de voir si mon costume d’étudiante est aussi serré que je le redoute, mais c’est peine perdue. J’ai besoin d’une cigarette, pour connecter avec quelqu’un au-delà de mon allure, et pour retrouver un rempart. Mais quand les tigres ne sont pas là les pies dansent : les Hongdae Boys fument partout, dans la rue et sur les places, devant les boîtes de nuit et entre les voitures, y’a plus de règle et la connexion ils vont la trouver à l’intérieur des boîtes de nuit, bien sûr, où je n’ose pas entrer. Les cigarettes ne sont presque plus là que pour compléter leur style impeccable. La mienne m’encombre. A peine allumée je veux juste rentrer chez moi.


C’est qu’à inspirer Séoul à tous les coins de rue, je dois être arrivée au filtre.

Commentaires

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

25 septembre 2025 - Busan

14 septembre 2024 : Sentier Cathare, Duilhac-sous-Peyrepertuse