21 décembre 2025 - Séoul 2

C’est dans le froid que j’aperçois le mieux les lumières.

Un café à 17h ; ça parle cinéma, France et Corée, j’ai rôdé la présentation depuis un moment. Je lui fais répéter toutes ses phrases anglaises qui contiennent des « th » ou des « ph », il me fait répéter tous les noms de réalisateurs que j’essaie pourtant de prononcer avec l’accent Coréen. C’est un passage attendu, pour ne pas dire obligé. Je bois un déca amer en me réchauffant les mains, il passe les siennes au-dessus d’un verre contenant du café et assez de glaçons pour construire une patinoire olympique : pas de doute, je suis bien en Corée.

A 17h15 il fait nuit noire, à 18h le café ferme et on en sort avec encore les gestes rigides des gens qui ne se connaissent pas ; c’est pas robotique, c’est pas métallique, c’est quelque chose comme du bois : des interactions sans souplesse mais suffisamment organiques, suffisamment tièdes pour qu’on s’y laisse toucher, sans geste brusque, sans force démesurée. 

On entre dans sa voiture et, fenêtre entre-ouverte pour pouvoir y fumer, il allume le siège chauffant et je deviens instantanément l’équivalent en température du chewing-gum bi-goût : mon corps entier est glacé sur le devant et brûlant sur l’arrière, faudrait me retourner comme une crêpe pour dégeler l’autre côté. Il me demande si j’ai froid, et je bredouille un truc, mais mon hésitation contient de toute façon plus de vérité que ce que j’essayais de dire. Du coup il n’y a pas de conclusion à en tirer. Je ferai le reste du trajet le dos brûlant et les cils givrés.

On s’éloigne de Séoul et les maisons, s’il y en a, sont noyées dans la nuit noire de ce qui est pourtant une fin d’après-midi : seuls les hôtels et les églises font connaître leur présence. Les hôtels se manifestent avec force néons acidulés qui font un peu penser à des casinos de province ; on sent que c’est pas cher, ne serait-ce qu’à la consommation watt/heure de la signalisation d’entrée. Les églises nous appellent à l’aide de gigantesques croix rouges toujours identiques et sans ornement. Ces néons rouges vifs se détachent dans la nuit comme un tampon des enfers ; je remarque à voix haute que ça me semble contre-intuitif. Et d’ailleurs pas seulement ces néons du diable : les bâtiments des églises sont des blocs de briques et de béton dans lesquels on reconnaîtrait plus aisément l’influence du four crématoire que de la cathédrale gothique. Il n’y a pas de fenêtres et trop de cheminées, et avec cette croix rouge à dix étages du sol je jure que Satan en approuverait l’atmosphère. 

Je me dis un instant que je suis dans une voiture conduite par quelqu’un avec qui j’ai encore des conversations en bois, et que les croix rouges ressemblent à ces affreux présages des films d’épouvante. Je n’ai pas peur, pas peur du tout, mais il doit voir ce que je vois parce que sans que je dise rien il s’amuse : « tu m’as dit que Memories of Murder était ton film préféré ? A quel point aimes-tu les expériences immersives ? ». Je lui dis que tant qu’à faire un remake, j’ai des idées, mais qu’il les aimerait pas. On échange quelques blagues et les rires ça remue le sang : la température polarisée de mon corps commence à s’homogénéiser.

Après une heure de route, une jolie guirlande d’ampoules blanches nous fait signe d’entrer de toute leur tendresse hivernale ; si j’avais eu peur elles auraient suffi à me rassurer. Il y a juste la guirlande qui est jolie, et elle n’est jolie même que parce qu’on ne voit qu’elle : derrière, ce sont des petits bâtiments minables ; on dirait qu’un géant a réorganisé trois cannettes dans ses ordures et que c’est devenu ce presque village de pas grand-chose. Je suis encore tout en bois parce que je sais pas où aller. Je continue de suivre mon guide du moment, les yeux ouverts un peu trop grands pour capter les différentes lumières. Il y a quelques personnes et ça ne fait pas grand sens. Je veux dire littéralement : c’est un lieu sans direction. C’est difficile de faire naviguer des planches de bois au milieu de cloisons sans chemin tracé. J’essaie de ne pas me manger une porte et d’enlever mes bottes « grâcieusement », même si je sais toujours pas ce que ça veut dire, et de toute façon je troque les bottes pour des claquettes. Pis je me suis trompée, les claquettes c’était pas pour là c’était pour après, là fallait être pieds nus mais c’est pas facile de deviner les codes que personne n’enseigne. On s’avance vers une caisse qui pourrait être celle d’une station service miteuse en plein milieu du désert. Il nous donne nos clés, et mon guide part de son côté, je pars de l’autre et je sais que ça va être un peu compliqué. Et voilà que je porte des claquettes dont je ne sais que faire parce que tout le monde est pieds nus. Je les retire dans un coin – je pourrais dire que personne ne m’a vue mais à vrai dire je ne passe pas inaperçue. Des vingts femmes nues de tous âges devant moi je suis la seule à avoir une tête à savoir parler anglais (et peut-être la seule en bois, je sais pas si ça, ça se voit, mais moi je le sais). Elles naviguent comme de l’eau dans les vestiaires chauffés, et moi mes virages ont l’air d’avoir été tracés à l’équerre. Elles savent où elles vont et moi je me perds dans quelques mètres carrés de placards aux portes déglinguées, de portes sur lesquelles je ne parviens pas à lire des consignes en coréen imprimées au siècle dernier, de carrelage rapiécé, de petits tabourets bas et de serviettes dépareillées jetées en tas. Je trouve mon casier et je me déshabille. Une fois enfilé une sorte de pyjama orange à manche longue qui n’aurait pas dénoté dans une prison américaine, je rassemble mon coréen pour demander à la plus jeune femme que je trouve, milieu de la quarantaine, où sont les toilettes. Elle comprend, je fais le V de la victoire dans ma tête parce qu’aucun plaisir n’est vain après tout, et elle crie à quelqu’un de l’autre côté du placard, qui parle à quelqu’un d’autre, et même le son de cette question navigue plus fluidement que moi dans ces couloirs serrés. Je suis le son de ces femmes se demandant l’une à l’autre où sont les toilettes pour la « Ouégouguine » (l’étrangère, je sais facilement quand on parle de moi) et une femme me montre une porte et me dit d’attendre : il y a quelqu’un. J’attends sagement et à force d’être en bois je suis devenue Pinocchio, je suis pas tout à fait certaine d’être une vraie petite fille et elle, qui me regarde sans sourire ni détourner les yeux, elle a l’air d’être vraie, parce qu’elle a l’air à sa place. Quand la porte s’ouvre, une petite dame d’une soixantaine d’années à côté de moi s’avance vers la porte, mais elle est stoppée net : celle qui ne m’avait pas quitté des yeux lui explique d’un ton ferme que la Ouégouguine était là avant. J’entre, et je lui jette un regard à temps pour la voir retourner instantanément à ses affaires. Ne m’avait-elle ainsi fixée que pour m’aider dans une situation aussi banale ? Ou s’était-elle perdue un instant dans ses pensées sur l’étrangeté de l’étrangère, et qu’est ce que ça fout là, un morceau de bois au milieu du courant ? Ça emmerde personne, ça va qu’elle essaie pas de parler anglais.

Quand je ressors, la plupart des femmes ont disparu. C’est l’heure du repas, celles qui le prennent à l’intérieur sont à l’intérieur, les autres sont parties. Et un morceau de bois quand y’a plus de rivière, c’est même encore plus con, au milieu des cloisons. Je ne sais pas où aller. Je fais quatre fois demi-tour dans un espace de quelques mètres, jusqu’à tomber nez-à-nez avec une vieille dame, à qui je demande mon chemin en Coréen, quoiqu’en vérité je pense que mes yeux seuls auraient suffi à ce qu’elle comprenne. Elle prend donc son morceau de bois par la manche et le déplace en souriant jusqu’au couloir de l’entrée, me tend les claquettes que je n’aurais pas dû enfiler à l’arrivée - deux pieds gauches - et me pousse presque dehors, avant de disparaître. 

Je suis de retour sur le parking, pieds nus dans mes claquettes et dans un pyjama déteint, et le froid fond sur moi comme pour se moquer. Impossible que ce soit là, j’ai l’impression d’être sortie du train à la mauvaise gare. Mais mon guide, portant maintenant le même pyjama orange et ses pieds nus dans deux claquettes gauches (parce qu’apparemment les gens ici n’ont que des pieds droits), me trouve comme s’il ne m’avait pas cherchée. Il agit lui aussi comme un brin de ce ruisseau dont j’ai désespérément besoin. Je me laisse à nouveau porter tandis qu’il coule vers un gros hangar aux portes rouillées. Il fait glisser la lourde porte qui se referme derrière nous.

Vous avez le tableau je pense : les lumières dans la nuit noire, le morceau de bois dans le courant des choses, le froid grinçant de l’hiver coréen ? Il vous faut tout ça, gardez l’image, gardez-la, il vous faut tous ces ingrédients pour comprendre. 

« Sauna » ça se dit « Jjimjilbang « en Coréen, mais celui-ci n’est pas comme les autres. Celui-ci n’a pas d’eau : pas de bains chauds ou froids, pas de vapeur, pas de fauteuil massant ou de serviette moelleuse. Ici, il y a sur une façade du hangar un mur en brique et terre brune dans lequel a d’abord été percé une ouverture carrée qui m’arriverait pas plus haut qu’à la taille si je pouvais m’en approcher. Par cette découpe grossière dans le mur on peut apercevoir un brasier si puissant que toute l’ouverture en paraît seulement blanche. Ce n’est pas un de ces feux ronronnant de jaune, de rouge et de noir : c’est de la lumière pure, on ne gagne même rien à la regarder. À quelques mètres à droite de cette porte des enfers, un petit rideau cache l’entrée d’un premier sauna, le plus chaud. Quelques mètres plus loin, un second rideau qui a lui aussi connu de meilleurs jours couvre un deuxième sauna, de température « moyenne », et enfin tout au bout un sauna plus tempéré. Le reste du hangar, est couvert de dizaines de palettes sous les lumières néon, cachées parfois sous de larges couvertures que les occupants amènent pour s’asseoir et pique-niquer. Jouxtant le hangar, une petite pièce contient d’autres feux, de petits feux sur lesquels ont peut faire griller sa viande ou réchauffer sa soupe en commun. Au milieu des tables, d’autres feux, plus petits encore permettent à ceux qui sont venus à deux ou trois de faire griller leur nourriture à table.

Mon guide a amené du poulet de son pub-restaurant, on se fraye un passage au milieu des pyjamas oranges en claquettes et on vient faire griller le tout face à une dame d’au moins 150 ans qui regarde son morceau de porc d’un air éteint, et que puis-je dire si ce n’est que son regard était bien la seule chose éteinte de tout cet espace ?

Viande cuite, on s’installe sur le drap-tatami que mon guide a amené. J’aime toujours être assise au sol parce que j’ai jamais réussi à respecter les règles que les chaises essaient de m’imposer. Je regarde plus loin cette étrange ouverture qui dissimule un brasier allumé 24h sur 24 et 365 jours par an, lequel doit manger une forêt par saison parce que c’est un sauna au charbon. Autour, les gens sont assis en demi-cercle, on dirait un village paisible qui se serait protégé du loup et, s’ils ne se tenaient pas ainsi à 5 ou 6 mètres de la porte, dos tourné à la flamme qui est insupportable sur le visage, on pourrait croire à un simple feu de camp. La couleur orange de leurs pyjamas ne se voit plus comme telle, avalée qu’elle est par la lumière violente : on pourrait penser à des guenilles couleur crème et d’ailleurs c’est ce que certains ici portent, en plus de leurs serviettes dont ils se couvrent la nuque et les cheveux, même à cette distance du feu. Trois pas plus loin les familles mâchent et jouent, et ainsi en cercle concentriques autour de cette porte étrange tout le monde est installé et discute, qui joyeusement, qui gravement, les claquettes gauches et droites abandonnées ici et là pour pouvoir s’asseoir sur les tatamis. 

Mon guide est un Coréen ayant vécu de nombreuses années à Berlin : on parle des nudités, et moi qui pensait qu’il n’y en avait qu’une, mais il y en a plusieurs, et même la nudité n’est pas la même d’une culture à l’autre, d’une génération à l’autre et d’une plage en Allemagne à la douche d’un sauna coréen. J’ai froid mais je n’en dis rien, parce que ça me paraît sacrilège d’avoir froid au milieu de cette communauté vibrante et, à sa façon, chaleureuse, quoiqu’un peu étrange. 

On saute alors plusieurs heures de sauna en tatami, de discussion en silence suant. Chaque fois qu’on entre dans un sauna, le silence ajoute presque un complément de chaleur, c’est comme si discuter ça créait du vent, c’est contre-productif. Ou bien la chaleur porte un silence en elle-même, je sais pas comment le dire. C’est juste que dans un sauna, même quand on parle, on a l’impression de devoir percer une membrane de chaleur pour que nos mots parviennent au voisin. C’est juste pas facile, alors on le fait pas. Les saunas ici n’ont de toute façon qu’une petite veilleuse pour indiquer où se trouve la porte d’entrée. De fait, plongés dans le noir, on titube sur des planches de bois écartées et brinquebalantes jusqu’à une paroi de cet igloo de brique et de terre, on s’assoit où on peut et on remercie les gens déjà présents d’avoir les yeux fermés et de n’avoir que faire de notre maladresse, dos voûté sous le plafond bas et équilibre précaire. Puis on ferme les yeux et on laisse le silence nous cuire. Parfois j’ouvre les yeux maintenant habitués à l’obscurité et j’observe les gens dans la pénombre. Je me dis qu’un être humain c’est un peu magique, au demeurant : dehors, ils me réchauffaient dans l’air frisquet, dedans, ils me rafraîchissent dans la chaleur pesante. Quand on sort des saunas, quelqu’un nous a toujours pris nos claquettes, c’est comme les briquets et les parapluies en Corée, faut pas trop y tenir, j’en attrape plus loin à ceux qui ne prêtent pas attention. Je me dis que si elles ont fini aux pieds de quelqu’un avec deux pieds gauches, alors elles étaient de toute façon à lui, je ne les méritais pas.

J’ai bien essayé de pénétrer dans le sauna le plus chaud mais une fois passé le rideau, devant la porte, le rejet était magnétique : lutter contre cette chaleur c’était lutter contre une force invisible qui me poussait à reculer et me giflait sévèrement le visage. Je jetais l’éponge, persuadée que mettre un pied là-dedans c’était s’exposer à une mort certaine. À peine me suis-je éloignée de quelques pas qu’une femme couverte de serviettes est sortie de l’endroit et m’est passé à côté. Mon guide lui a dit en Coréen qu’elle avait bien du courage, et elle n’a rien répondu. Je crois encore que j’ai raison, et que l’âme de cette femme couverte de serviettes était sortie de cet enfer en y laissant un corps sans vie. J’aime à le croire en tout cas, il n’y a rien de tel que les histoires de fantômes au coin du feu.

On décide alors de rester debout devant l’entrée carrée de la fournaise. C’est-à-dire à 6 mètres. Je me tourne de 90° toutes les dix minutes pour rôtir proprement, tout en discutant avec mon guide des façons de cuire la céramique. Il y a une femme assise devant nous qui pourrait être faite de porcelaine tant elle est parfaite dans son calme solitaire et sa peau pâle et sa finesse d’un autre monde. Je me dis qu’elle, on a dû la cuire à la bonne température. C’est aussi ça, les saunas, pour vous.

Les repas sont terminés autour de nous et les familles ont disparu pour la plupart. Ne restent plus que de vieilles gens au regard fou ou absent, et je réalise que les très pauvres trouvent évidemment dans les lieux comme celui-ci le lit, la chaleur et la douche pour quelques pièces tout au plus. La petite statue de porcelaine au milieu de cette étagère de traits creusés et parfois grotesque n’en paraît que plus élégante. Les gens autour ne la remarquent pas. Je sais qu’ils me remarquent, moi, mais personne autour du feu ne dit rien, vraiment, c’est juste que leur regard ne se cache pas : qu’est-ce qu’il fout là Pinocchio ? C’est dangereux de laisser les morceaux de bois par ici, une petite braise et y’a plus personne, on sait comment ils sont. Mais ils ne disent rien, et je ne dis rien non plus, parce qu’après tout ça va qu’elle essaie pas de parler anglais, l’occidentale.

Mais je continue de parler avec mon guide, et derrière nous une dame nous tend des clémentines que l’on prend avec grand plaisir, et nous lance non sans malice une phrase en coréen traduite par mon guide comme signifiant « vous devez avoir soif avec tout ce que vous parlez ! ». Ce n’était pas méchant, et pas faux du reste, et ça n’entachait pas une seconde le plaisir de la mandarine juteuse devant la porte des enfers que nous regardions maintenant tous, réduits à une trentaine peut-être. 

Quelqu’un est arrivé et a posé devant l’ouverture une grande plaque de métal qui s’est illuminée instantanément d’un rouge pulsant, les flammes se faisant un passage sur les côté de la grande plaque et venant lécher goulument la pierre. C’est magnifique et violent, et honnêtement je pense en le regardant à toutes ces représentations de coeur sacré et combien celui-ci est plus beau et plus vrai et plus puissant qu’aucun de ceux que j’ai vu jusque là : le rouge battant, les flammes débordantes et le métal qui n’y tient plus. 

Peut-être, me dis-je, que toutes ces églises dehors ont compris quelque chose, au fond. Je regarde les hommes et les femmes aux traits creusés s’allonger à trois ou quatre mètres du coeur battant du brasier sans fin, et c’est l’heure pour nous de repartir. Dehors, la nuit glaciale nous enveloppe. Je dépose mes claquettes à l’entrée pour continuer pieds nus tandis que le gérant retire 5 « paires » de pieds gauches en maugréant. Moi, cuite et recuite par la chaleur du brasier, par celle des saunas, par celle des gens, par celle de la viande grillée, par celle de l’amour, et de l’Amour, et de l’humanité, je ne suis plus un morceau de bois. Je coule entre les casiers quand une dame m’arrête et me demande en Coréen « Où sont les toilettes ? » Je lui souris, je lui répond, et quand je traverse le parking, les joues rouges de tant de lumières, je sais exactement où je vais.



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