25 septembre 2025 - Busan
Je n'ai pas dormi cette nuit, et le soleil ne s'est pas levé ce matin. C'est toujours pareil, il lambine sous la couette, et nous on reste dans la nuit grise et humide pendant toute une journée. Un lendemain d'insomnie et c'est pas seulement mon horloge interne qui se détraque, c'est celle de toute la ville. Je suis à Busan, mais on ne voit plus la mer. Je comprends pas. Je sais, je sais que c'est une vue de l'esprit, un petit déraillement autocentré ; je ne connais pas bien la nature exacte du phénomène, mais après les nuits blanches, les jours sont gris. Je suppose que c'est le temps que le corps se réajuste à la solitude, il aime ça d'habitude mais c'est comme l'alcool : le meilleur moyen de ne pas être malade c'est de ne jamais dessaouler.
Y'a pas que le soleil qui n'est pas là aujourd'hui. L'air aussi s'est fait la malle. On boit plus qu'on ne respire ici dans la chaleur pesante. Tout est humide et il n'a pas plu. Nos corps les premiers : on ne sait plus reconnaître la sueur des dépôts de la brume. J'aimerais en ramener une fiole, de ce mélange, si ça se faisait. C'est plus sacré que l'eau de Lourdes, de ça au moins je suis certaine.
Il y a des gens dans l'air qui ne pèsent même pas plus lourd que lui, et ça donne la sensation de partager le même bain. C'est une intimité involontaire, du coup les gens sourient d'un air gêné, ils baissent la tête quand ils se croisent, un petit coup vers le bas, ça veut dire "bonjour" mais ça veut aussi dire "pardon". Je me suis faite assez vite à cette petite courbure qui m'excuse d'exister. Et d'être une occidentale qui plus est. L'audace.
L'intimité en Corée, elle est plus que dans l'air humide : elle est partout. C'est connu, mais entrer dans une maison, c'est se déchausser sur le pas de porte. Je me déchausse aussi en entrant dans la salle de gym. Je me déchausse encore pour m'asseoir dans certains restaurants. Ou à l'entrée de mon école de danse. Même une clinique dermatologique où je me suis rendue m'a tendu à mon arrivée un thé au citron et une paire de pantoufles. Il y en a partout, de ces pantoufles pour les invités, et de deux sortes : celles en plastique qui servent à entrer dans la salle de bain, et celles moelleuses pour le reste de la maison. Et mettre des pantoufles en entrant chez quelqu'un, ça me donne l'impression que leur maison m'est offerte comme un havre. Pourtant, serais-je leur pire ennemie que l'on me tendrait encore des pantoufles à l'entrée.
Et puis, en fait d'intimité, il y a la nudité. Dans les vestiaires de la salle de sport, dans les saunas, toutes les femmes sont nues. Et vous me direz peut être que vous avez connu ça en Allemagne, ou dans votre jeunesse. Croyez-moi ce n'est pas la même chose. Parce qu'il y a dans la nudité des Européens et des Européennes, d'ailleurs plutôt des femmes, une forme de contestation. De force. Le droit d'être là, le droit d'être nue. La manifestation d'une liberté. En Corée ce n'est pas la liberté qui dicte le vêtement ou son absence : c'est la tradition. C'est la famille. Ils n'ont pas tort : je regarde en coin les vieilles dames dans la douche et j'ai parfois l'impression qu'elles pourraient être ma mère ou ma grand-mère. Je les connais trop bien, trop bien pour ce que je les connais. D'ailleurs théoriquement si un ami me parle qui est plus jeune que moi, il m'appellera "Noona", "grande soeur". Un enfant qui me connait bien m'appellerait "Immo", "ma tante". Si je parle à un jeune homme plus âgé, ce pourrait être "Oppa", "grand frère", et les parents de mes amis pourraient ainsi être nommés "Ommoni" et "Aboggi", "Mère" et "Père". Et ainsi de suite. Il y a une frontière entre les individus mais si cette frontière est passée, on enlève ses chaussures et on entre dans la famille. Vous me direz, je n'ai pas connu ça. Les personnes que j'ai rencontrées sont si fières de leur anglais qu'ils et elles m'ont le plus souvent appelé simplement "Marri", en roulant le R et en ne traînant pas sur la fin, c'est moins velouté qu'en France mais c'est charmant, je reconnais mon prénom comme s'il m'était étranger. Encore une question de familiarité.
Dans l'ascenseur, car il y a toujours des ascenseurs partout où je vais, on ne se parle pas mais c'est tout un ballet. Si quelqu'un est déjà à l'intérieur, c'est toujours plus sûr de saluer d'un signe de tête, et clairement il est là pour s'excuser de l'affront que l'on s'apprête à faire, à entrer ainsi dans l'espace personnel de celui qui est déjà dedans et qui n'avait rien demandé. Et puis il y a la pluie des boutons, au travers desquels on reconnaît la politesse et la dureté tout à la fois. Appuyer une deuxième fois sur le numéro d'un étage, c'est l'annuler, et il m'est arrivé une fois qu'un jeune homme contrarié de ma présence - car il y en a, certes peu mais remarquables, que la présence d'une occidentale met hors d'eux - annule ma demande pour amener l'ascenseur dans l'autre direction. Je n'ai rien dit. Dans un monde comme la Corée, doux et polissé, on se sent vite bruyant et encombrant. J'étais sincèrement désolée de la grossièreté de mon existence, et je l'ai laissé me punir, sans même le détester. Les gens ensuite appuient toujours sur le bouton qui commande aux portes de fermer plus vite, et qui ne fonctionne jamais dans les ascenseurs occidentaux. C'est pas tant de l'égoïsme qu'une façon de dire qu'on ne peut pas laisser entrer tout le monde chez soi, sinon ça devient vite gênant. Et puis dans les ascenseurs les amoureux s'embrassent, on le sait, à peine les portes fermées, parce qu'on ne s'embrasse jamais en public, c'est la règle.
On ne s'embrasse pas dehors, mais on s'y tient la main. Les amoureux d'abord, à tous les âges. Il n'y a d'ailleurs que ça, des couples, partout. Même celles et ceux qui prévoient de ne passer qu'une nuit ensemble, pendant quelques heures, deviennent en apparence un couple dans les règles de l'art, et quel art ! Il faut dire que les hommes Coréens, souvent relativement conservateurs, ont cultivé la galanterie à un niveau exquis - et surtout manifeste : jamais la fille ou la femme ne porte son propre sac à main. Jamais elle ne marche du côté de la route quand le couple s'avance sur le trottoir. La fille, plus souvent que la femme, est guidée par les épaules dans les rues étroites, comme devenue une petite marionnette. Jamais elle n'ouvre la portière de la voiture. Je n'ai jamais vu tant d'hommes s'agenouiller pour refaire des lacets, changer des chaussures, réajuster un pull autour de la taille. Et toujours, toujours, l'homme paie les consommations et les restaurants. À noter que c'est un privilège à double tranchant : être en couple, pour un homme, c'est très cher. Et là encore, même quelqu'un avec qui vous ne passeriez qu'un moment devient un investissement. Pour la femme, surtout étrangère à ces coutumes, c'est parfois gênant : lui doit-on quelque chose, à ce galant ? Le pauvre homme a vidé son portefeuille, s'il n'obtenait rien en retour ce serait injuste... Non ? Bien sûr, on me dit que non. C'est seulement difficile à croire. Mais le tranchant de la chose va encore plus loin : il faut savoir sortir d'une relation dès qu'elle s'estompe. Plus vite même qu'on ne l'aurait voulu. Parce que des jours d'hésitation, ce sont autant de restaurants, de café et d'attractions qui vont plomber le salaire. Une drôle d'affaire, je vous le dis. Une affection avec un porte-feuille au milieu, et ça paraît glacial mais il y a, essayez quand même de vous le figurer, une drôle de tendresse au milieu de tout ça. Un Coréen, jamais ne se plaint. On me l'a tellement dit et j'ai eu le malheur de penser qu'ils avaient aussi le taux de suicide le plus élevé au monde, alors peut-être que se plaindre, parfois... Mais me revoilà devenue l'occidentale brutale et bruyante ; à penser comme ça personne ne me laissera jamais parvenir à mon étage.
Les amoureux ne sont pas seuls à se tenir la main. Les enfants, même adultes, tiennent la main de leur parent, et les plus vieux, femmes comme hommes - mais plus souvent les hommes de ce que j'en ai vu - se tiennent la main entre amis dans la rue. Cela encore témoigne d'un lien intime et tendre là où les occidentaux n'ont cessé de décrire un peuple de distance et de froid.
Le contact et la distance, l'intimité et l'éloignement, ce n'est pas tant qu'ils existent en des proportions différentes de ce qu'ils sont en France, c'est que la carte en est dessinée d'une toute autre façon. Quand j'étais adolescente je suis allée au Texas. Dans la ville de Corpus Christi, les adolescents de mon âge étaient tous catholiques, abstinents, sages et rangés. Je me délectais de leur réaction prude lorsqu'ils rencontaient mon petit ami ou que quelqu'un leur proposait des bières en soirée. J'ai appris à être plus tendre, plus tard. Mais un jour, la mère de ma famille d'accueil nous a laissées, ma correspondante et moi, dans une boîte de nuit pour mineurs (la majorité au Texas est à 21 ans). Aucun majeur ne pouvait s'y rendre, et c'était à les en croire gage de sécurité. À mon tour d'avoir été proprement choquée par ce que j'y ai vu. J'avais l'impression d'être projetée dans une sorte d'orgie, où sous prétexte de danse des presque-encore-enfants et des à-peine-adultes mimaient des formes de sexualité dont je n'avais même aucune idée. À mon tour d'être choquée et de reconnaître au fond ma propre pruderie face à ce qui m'apparaissait comme une image démoniaque de la luxure sur fond de hip-hop. Je me suis longtemps moquée des parents de ces jeunes qui ignoraient sans doute tout de ce qui se passait dans ces boîtes de nuit. Je pense maintenant qu'ils savaient : seulement, la frontière entre le tabou intime et l'explicite loi religieuse avait été dessinée de cette façon, et c'était un dessin qui m'était tout à fait étranger. Ainsi de toutes les cultures je suppose. Dans les boîtes de nuit de Hongdae, les jeunes hommes pour la plupart ne portent pas de T-shirt - et pourquoi en porteraient-ils, quand ils ont tant travaillé pour les muscles qu'ils affichent ? Les cigarettes sont tolérées. Et "draguer" une fille ce n'est presque plus une image, c'est un modus operandi : un bras attrape ici ou là, au tout venant, une personne qui plaît - peut être même qu'elle ne plaît pas tant que ça, les marins ne rejettent pas toujours les poissons aux chairs moins raffinées. Si la personne ne se dégage pas, on lui offre une cigarette ou un verre, on prend sa main et on la met sur son propre torse ou dans la poche arrière de son jean. Si elle s'éloigne, on laisse à nouveau trainer son bras autour de nouvelles épaules. Si elle reste, il faudra encore s'assurer qu'un autre bras ne vienne pas s'en emparer comme une cuillère à glace vient détacher la sucrerie du fond du pot. De mon expérience, le consentement est respecté, sans qu'un mot ne soit jamais échangé, mais c'est tout autre chose que ce qui m'est familier. Si en France on pêche à la ligne, ici ils pêchent au filet.
Gardons cependant à l'esprit qu'en tant qu'occidentale il y a - comme je le disais plus tôt concernant la façon dont les gens s'adressent les uns aux autres - un certain décalage entre ce dont je suis témoin et mon expérience personnelle. Car mon visage à lui seul rappelle toujours à ceux que je côtoie que je ne suis que de passage. Il y a bien sûr des occidentaux qui sont là pour la vie, mais ils sont rares. Je les plains de porter un visage qui ment sur ce qu'ils sont. Moi je dis sans ouvrir la bouche que je ne resterai pas. De fait la distance est toujours à la fois moindre, et plus grande. Moindre parce que le respect tâtonnant que certains pourraient manifester à l'envie de découvrir une nouvelle personne ne peut pas se déployer comme il le fait pour d'autres : les liens doivent se tendre vite, ou pas du tout. Plus grande, bien sûr, parce que qui voudrait installer dans sa poitrine une âme errante pour s'apercevoir ensuite qu'elle est partie sans rien y laisser ?
On nous dit sans cesse en France que les Japonais ou les Coréens se tiennent toujours à distance. J'imaginais des cultures où la peau est si peu touchée, si peu approchée, qu'elle en devient transparente et fragile. Je m'imaginais un peuple sculpté dans du papier à cigarette. Ce n'est pas vrai. Et la peau, d'ailleurs, est au centre de toute leur attention. Hommes comme femmes se maquillent, appliquent des crèmes et des sérums, et quiconque connait un peu la Corée sait qu'ils sont devenus les maîtres de la sacro-sainte "skin care", plusieurs étapes de crèmes à déposer chaque matin et chaque soir pour une peau parfaite et parée à tous les dangers. Lorsque J me dit un matin "je peux te prêter des cosmétiques si tu veux", j'ai répondu sans vraiment y penser que je lui prendrai de la crème solaire, ça suffirait amplement. Il m'a simplement répondu : non. Après m'avoir guidée par les épaules - encore elles - devant sa coiffeuse, il a déposé devant moi pas moins de six produits, en ligne, puis a simplement dit "tu les mets dans cet ordre". Je me suis exécutée, il a pris ma place et a déposé à son tour les différentes crèmes, ajoutant des produits pour les cheveux et même un peu de maquillage sur ce qu'il jugeait comme des imperfections de son teint. Je le regardais faire sans parvenir à tout à fait réconcilier dans mon esprit les images de ce corps musculeux avec cette routine coquette. Mais c'est toujours la peau, ici, la première attaquée, la première embrassée, la première regardée. La peau est à leurs existences ce que les tresses sont à Samson : elle n'est leur faiblesse que parce qu'elle est leur force. C'est de toute façon la loi de tout ce qui sert d'interface entre l'intime et le monde : la porte nous protège, mais seule la porte peut tomber. Au fond, les Coréens ont simplement un plus haut respect pour ce qui les sépare du monde, les maintient à l'intérieur d'eux-mêmes, et les met en retour en relation avec ce même monde dont ils se protègent.
Le complexe équilibre que les Coréens entretiennent avec l'intimité se manifeste par ces milliers de parapluie colorés que l'on voit partout dans les rues à tout moment. Je dis bien à tout moment car les parapluies sont toujours des ombrelles : colorés et décorés sur le dessus, ils sont noirs en dessous pour ne pas renvoyer les rayons sur le visage de celui qui l'utilise. Ainsi qu'il pleuve, qu'il fasse beau ou même gris, les Coréens se protègent toujours de la pluie et de la lumière sous leurs parapluies. Nul homme n'est une île, mais tous les parapluies le sont. Et ces milliers de petites îles colorées éclosent et se referment au gré des coups de vent, c'est dire si c'est beau. Ainsi protégés les uns des autres ils offrent, à eux tous, un spectacle d'une rare tendresse. Ainsi protégés du soleil ils en réinventent la joliesse. Sous les parapluies que les hommes, toujours eux, tiennent au-dessus leur femme, il y a autant de petits cocons intimes qui éblouissent par instant et disparaissent aussitôt.
C'est ça l'intimité en Corée : se laisser voir mais jamais regarder, se laisser toucher mais jamais attraper, se laisser embrasser mais jamais emmener.
Si poétique ❤️ .
RépondreSupprimerFeu Guy
<3
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