17 février 2026 - Jeonju
À Jeonju, ou tout près, un peu plus au Nord, il y a un endroit où les lacets du temps se saluent respectueusement, sans faire de noeuds.
C'est une prouesse. Lorsque je me vois dans la glace, je ne vois pourtant que ça, le temps qui fait des noeuds, trop doucement pour qu'on en voit les fils se tordre, et quand on aperçoit les boucles, les tâches, les fils, c'est déjà trop tard, c'est tout emmêlé et ne cherchez pas, il y a des nœuds qui ne peuvent pas se défaire. Les noeuds du temps sont de ceux-là.
Mais à Jeonju ou juste au Nord, dans les montagnes, il y a un hameau de hanoks, ces maisons traditionnelles coréennes. Elles ont leur sol en bois et leurs ouvertures sur toutes les façades, c'est plus ouvert que fermé ces choses-là parce que les familles riches de l'époque ne vivaient pas ensemble. Chacun vivait dans son aile de la maison, et pour voir sa femme, ou son père, ou son enfant, on ouvrait le mur et on disait bonjour.
Mais à Jeonju ou juste au Nord, ce petit hameau se salue silencieusement. J'en ai mesuré le silence au velouté des pans de tissus qui devant les maisons caressaient le vent comme les mains des vieux se promènent sur des chiens trop jeunes. Quatre vieilles mitaines et un vent serein mais vigoureux. À hauteur de leur regard, ces maisons de quelques siècles saluent des montagnes de quelques millénaires, mais c'est pas là vraiment que les fils du temps se rencontrent, parce que ces maisons elles respirent la même sagesse que les montagnes autour, alors pour le sage, qu'est-ce que quelques millénaires ?
Mais à Jeonju ou juste au Nord, ces maisons sont posées sur des marches droites de béton. Une ou deux d'entre elles aura fait place à ces monuments de béton tous droits. Les hautes portes, les escaliers, les plafonds à 6 mètres, quelques baies vitrées mais surtout des dalles de béton à n'en plus finir embrassent un espace beaucoup trop grand pour être tout à fait humain... On penserait qu'il y fait froid, parce que d'habitude quand ça a des airs de bunker géant c'est qu'on s'entaille sur les arêtes des portes et des couloirs. Mais pas là. Les arêtes qu'importe, le vent certes ne les perturbe pas, mais on peut passer la main sur la surface lisse et grise, et c'est velouté. C'est tendre comme les grands-pères qui savent pas dire "Je t'aime" mais qui préparent le petit déjeuner. C'est pas gourmand, mais c'est pas sec. Si ça s'avalait, ce serait une crêpe. Il y a de l'histoire même là.
Et moi le béton, souvent, ça me ramène à des histoires de guerres, ou de la sauvagerie des mondes autoritaires, et j'ai pas besoin de ça, je veux du bois et des coussins parce que dans le monde d'aujourd'hui on se prend chaque jour les orteils dans les bouts de ferrailles. Mais pas là. Là, parce qu'il y a rien qui dépasse, on peut peut-être pas jouer, mais on peut respirer. C'est là qu'ils ont mis l'air de partout, dans ces gigantesques cubes qui laissent passer la lumière par des ouvertures si grandes qu'on les avait même pas vues.
Devant les maisons, le béton creuse des bassins rectangulaires qui font penser à des miroirs sans cadres. C'est à peine si le vent parvient à en troubler l'eau claire, et les montagnes curieuses viennent y regarder leurs rides et se dire sans doute que décidément, les fils du temps font des nœuds qu'on n'avait pas vu venir. "Il a trois siècles ce lacet au coin de l'oeil, je ne l'avais pas", boude l'une d'elle, et je la comprends.
Et ce béton et ces miroirs, pour austères qu'ils soient, ont la bonté de ne juger de rien. Je visitais les lieux avec un être fait de la même matière : il avait lui aussi la coquetterie des montagnes, la tradition coréenne l'habitait comme les hanoks, et surtout il avait cette austère douceur des étangs droits et des blocs gris. Ça ne veut pas dire, d'ailleurs, que ces maisons ou que cet homme ne pouvaient pas sourire. Simplement, ils sourient toujours à quelque chose d'un peu lointain. Quelque chose d'amusant, vraiment, mais qui a eu lieu il y a fort longtemps. Ils ne tombent jamais, ne bégaient jamais, avancent en lignes droites et certaines, mais si vous leur dites quelque chose qui les amuse, ils sourient comme s'ils s'en souvenaient.
Et c'est comme ça que le temps se retourne sur lui-même, comme une crêpe roulée, à Jeonju ou juste un peu au Nord : l'âme la plus vieille, ce n'est ni la montagne coquette, ni la maison que le vent anime. C'est le béton qui sourit, au passé, à toutes leur frasques présentes.
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