12 avril 2026 - Séoul - Paroles, paroles

Parole, parole, parole…

Dans le bar de mon quartier où je me rends régulièrement car j’y rencontre toutes sortes de gens, de tous les âges et de tous les milieux, le propriétaire me voyant arriver avec une autre amie française décide de passer quelques musiques en français, à commencer par ce fameux duo entre Dalida et Alain Delon : Paroles, paroles.

J’y repense souvent. Depuis 6 ou 7 mois que je suis en Corée, le mensonge est devenu une part non-négligeable de mon quotidien. Mais la particularité de ces mensonges, celle qui me les rend à la fois attachants et incompréhensibles, c’est qu’à première vue ils ne semblent pas avoir de but, pas même celui d’être crus.

Hier, en début de soirée, au hasard des rencontres aléatoires du samedi soir, je suis présentée à un Coréen dont on me dit qu’il est enseignant d’anglais au lycée. C’est un poste extrêmement convoité et admiré ici, comme cela me l’a été confirmé plus tard quand il s’est présenté à de jeunes Coréens dont j’ai vu les mâchoires se déboiter : un professeur au lycée ?! Je n’ai rien dit, mais il y avait un petit hic : il ne savait pas parler anglais.

Plus tard, devant le bar où j’ai mes habitudes, j’ai vu débarquer un officier de marine américaine, costume blanc avec flanqué sur la poitrine ces petites bandes de couleur qui semblent féliciter en morse celui qui les porte, au-dessous d’un aigle doré… il n’y manquait rien, si ce n’est une paire de chaussures crédibles – ses chaussures blanches en plastique venaient terminer le costume comme les petits caractères en bas de page ou au-dessous des publicités : « photo non-contractuelle ». Reste qu’au premier coup d’oeil, aidé par un brin de naïveté et en faisant l’impasse sur le contexte, le costume était crédible.

Mes nouveaux amis du moment, un couple de Coréens étudiants en Art, se sont bien sûr adressés à l’homme pour lui demander en anglais s’il était réellement un officier de l’armée américaine. L’homme d’une cinquantaine d’années, typé Coréen (mais j’ai croisé assez de soldats gyopos - étrangers d’origine coréenne – pour ne pas présumer de sa nationalité), a répondu « yes, american, navy ». En trois mots il avait décousu tout le costume : l’accent, la syntaxe… L’homme ne savait de toute évidence pas parler un traitre mot d’anglais. Mes jeunes amis et moi nous sommes regardés et, alors que j’avais déjà rangé l’homme et le costume dans un tiroir estampillé « bourré ou fêlé », le couple de Coréens avec lequel je discutais a continué à questionner sérieusement le bonhomme. Etait-ce une façon de rentrer dans son jeu pour s’amuser ? N’avaient-ils pas entendu ce que je venais d’entendre ? Je ne sais toujours pas. Reste qu’à ce moment-là se joint à nous un véritable gyopo : un soldat américain d’origine Coréenne (je vous dis, ils sont partout). 25 ans tout au plus, une montagne de muscles dans un T-shirt qui avait du mal à le contenir tout entier, il dépassait de tous ses vêtements, et n’était sa jeunesse, sa virilité travaillée aurait dépassé celle de tous les hommes du quartier réuni. Le voyant approcher avec son T-shirt vert kaki de notre officier en plastique, j’ai eu le temps de penser que ça allait être drôle. Ça l’était un peu, je dois dire plus pour moi que pour qui que ce soit d’autre. Le soldat a posé à l’officier les mêmes questions que nous lui avions posées plus tôt, et l’officier, tentant le tout pour le tout (il n’en méritait sans doute pas le titre mais il en avait la bravoure), de tenter de répondre avec son anglais d’école maternelle parsemés d’un vague coréen et de points de suspensions à répétition. Il bafouillait dans aucune langue, et le problème des mensonges c’est qu’il faut au moins pouvoir les dire. J’ai vu le torse du véritable soldat se gonfler (je ne pensais pas que c’était possible – la technologie de ces t-shirt est absolument remarquable) et j’ai vu en face l’officier bomber sa petite poitrine et tenter de faire peser son âge sur la conversation – parce qu’en Corée, après le rang, ce qu’on respecte le plus, c’est bien l’âge. Mais le petit soldat était furieux. On ne badine pas avec les rangs de l’armée, c’est interdit par toute la déontologie. En fait, en portant ce costume, l’homme cherchait très clairement à imposer un respect qu’il ne méritait pas, qui ne lui était pas dû, et obtenir ce respect par la tricherie c’était du vol pur et simple. La culture coréenne du jeune homme et sa qualité de soldat américain avaient au moins cela en commun que toutes deux jugeaient l’affaire proprement inacceptable. Notre officier de la marine a quand même eu la présence d’esprit, sans expulser l’air duquel il avait fait gonfler sa poitrine, de tenter de retourner dans le bar bondé, à l’abri de son furieux comparse. Mais le soldat lui faisait physiquement barrage, sa voix montant en volume et baissant en tonalité au fur et à mesure qu’il invectivait l’officier, lui demandant de prouver à la fois son rang et sa nationalité, jusqu’à ce que le couple de jeunes coréens, décidant à ce moment là que ça deviendrait moins drôle s’il fallait appeler les secours, s’adressent en Coréen au soldat pour lui dire de laisser tomber. L’officier s’était mis à l’abri au milieu des ivrognes, et d’ailleurs il y avait sans doute trouvé un peuple tout disposé à faire de lui leur général pour pas deux sous de bière.

Paroles, paroles.

Mais la question que je me pose, véritablement, c’est : combien de temps peut-il porter ce costume avant de se persuader lui-même qu’il est un officier de l’armée américaine ? J’ai un ami ici qui, s’il prononce 10 mots y glisse 6 mensonges, et des mensonges qui n’ont pas d’utilité : « j’ai trouvé ça dans la rue et je l’ai ramené », « j’ai acheté un porte-clé 10 000 won et je l’ai revendu 200 000 »… Le lendemain, il a oublié ses propres mensonges et il me montre de lui-même l’emballage de la poste avec lequel il a reçu l’objet supposément trouvé dans la rue, ou me dit que le fameux porte-clé s’est en fait revendu 1 000 000. Je ne dis rien. En fait, je ne crois pas en ses mensonges mais je ne sais pas si lui, y croit. Son talent de story-telling laisse parfois à désirer, mais d’obstination, par contre, il ne manque pas. Si d’humeur joueuse je souligne une incohérence, il la noie dans une montagne de mensonges moins crédibles encore : ce n’est pas un jeu de persuasion, mais d’endurance, et je sais avoir perdu ce combat avant de l’avoir commencé. Et pourtant, quelque part, est-ce que d’une certaine façon, il n’est pas plus vrai en me mentant ? Trouver un objet dans la rue, c’est du hasard, c’est imposé par le monde sur soi, ça ne dit rien de soi, de sa vie, de son tempérament. Ce qu’il invente, c’est ce qui permet de le connaître : en partie qui il est, en partie qui il veut être. Moins le mensonge est utile, plus il révèle de vérité. J’ai appris à le connaître et à l’apprécier grâce à ses mensonges et non pas malgré eux. J’ai écrit ma thèse sur la construction des personnages, et je ne peux qu’avoir de la tendresse et de l’admiration pour quelqu’un qui s’obstine à construire son propre personnage en revers des obstacles du monde et du vrai. J’ai même accompagné cet ami visiter un appartement dont je ne saurai jamais s’il avait les moyens de se l’offrir, en me faisant passer pour sa femme. Il m’a donné une raison pour laquelle il avait besoin que je sois présente et que je me fasse passer pour sa femme, mais j’ai oublié son mensonge du moment – il devait être bâclé. La visite, la rencontre avec les agents, la situation bancaire… le tout a duré plus de 2h, avec pas moins de 3 employés à nos petits soins. Parce que j’étais la femme, j’étais la petite clé qui ouvrait supposément le cordon de la bourse de mon mari du jour ; tout ce petit monde s’assurait donc que je ne manque ni de boissons ni de friandises, me donnaient des petits cadeaux et surtout s’assuraient que j’aie très envie de vivre dans cet immeuble de luxe. A mon supposé mari, on faisait remarquer que l’endroit avait l’air de me plaire, et on parlait d’argent et d’investissement. Ce mensonge m’a amenée à vivre une véritable expérience (en l’occurrence un voyage de quelques 50 ans dans le passé…, 50 ans de plus et je me trouvais un costume de suffragette.) C’est un faux qui crée le vrai. Quand l’un d’eux a fini par nous demander comment on s’était rencontrés, mon ami n’a pas bronché en répondant qu’il m’avait trouvée désemparée à la caisse automatique et m’avait aidée à payer une banane. Il y a un monde parallèle où j’ai un mari rencontré grâce à une banane, et où je vis dans un immeuble avec piscine, salle de sport et restauration.

L’une des premières personnes que j’avais rencontrée ici m’avait raconté en détail une vie rocambolesque : vendeur de fausses Rolex aux Etats-Unis avant même la majorité, devenu très riche grâce à ces gains illégaux, arrêté par le FBI quelques années plus tard, perdu sa fortune, sa mère tombe malade, il perd son travail, il vit à la rue, il rentre dans l’armée américaine, il envoie tout son argent pour soutenir sa mère et son beau-père, son beau-père vole tout et se barre en abandonnant sa mère, il décide de quitter l’armée et de rentrer en Corée avec sa mère malade, mais la Corée ne fait pas du bien à sa mère, il part au Japon où ils ont de la famille, puis y laisse sa mère, monte une entreprise à partir de rien en Corée, redevient relativement riche, mais pas autant qu’à l’époque de sa gloire. Ce n’est pas le dernier à me dire qu’il a été extrêmement riche. Soit dit en passant, il n’est pas impossible que tout ce qu’il m’a raconté soit vrai... c’est juste hautement improbable. Il parlait effectivement américain, coréen et japonais couramment. C’est à peu près tout ce que je peux en dire. Parce que là encore : à quoi bon enquêter, vérifier, démêler le vrai du faux ? Qu’est-ce que la vérité me dirait de lui que le mensonge ne me dit pas ? En quelques mots, j’ai compris ses valeurs, ses hontes, ses fiertés. Je n’aurais jamais obtenu autant de deux jours de discussion franche et véritable. Quand il m’a à son tour posé des questions sur ma vie, je crois d’ailleurs qu’en ne m’inventant pas la mienne je suis restée bien plus mystérieuse. Mais mentir, encore une fois, c’est autant un exercice de narration que de mauvaise foi : il faut savoir croire ce que l’on dit. En fait, il faut savoir faire plus confiance aux mots qui sortent de notre bouche qu’aux images qui sont enfermées dans notre esprit. Et puisque ni l’un ni l’autre n’est de toute façon un témoin fiable… pourquoi pas ?

Quand j’ai rencontré la mère d’un ami dans sa jolie maison pleine de peintures, il lui a dit qu’on s’était rencontrés à Berlin, où il a vécu pendant cinq ans. Quand plus tard dans la soirée elle m’a dit « donc vous vous êtes rencontrés en France » je me suis surprise à lui dire « non, à Berlin ».

Je ne l’ai pas rencontré en France, pas plus qu’à Berlin. Pourquoi reprendre une erreur pour y réinstaurer un mensonge ? Je ne sais pas moi-même. Je crois qu’une fois dit, le mensonge avait pris sens, il avait la réalité de ce qui a été prononcé, et son erreur venait perturber la narration. On peut altérer le monde autant que l’on veut, mais on n’a pas le droit d’altérer ce qu’on en a raconté.

C’est un pays qui ressemble à mon métier.

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