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Le Swing des éclopés

S'il vous prend de parler swing, vous apprendrez que, si beaucoup de musiques courent après leur propre tempo, lui ne fait que tomber, un peu tard  un peu tôt, sur son deuxième temps. ...2 ...4 ...2 ...4. C'est sur ce deuxième temps que vous pouvez envoyer votre clap, frapper des mains en connaisseur, donner à la musique son rebond et glisser ce son dans votre poche. Tombe, tombe le swing sur son deuxième temps. Et avec lui un paquet de gens. Lorsque les illettrés de la musique, que nous sommes pour beaucoup, prennent le parti peu judicieux de lancer leurs mains l'une contre l'autre dès le premier temps des sons qui les emportent, vient illico la Brigade du clap, deux ou quatre mains qui se tombent dans les bras, qui se mangent dans la paume, tranquillement, sur chaque second temps. Ce sont vos professeurs, vos amis, vos musiciens, vos mélomanes. Ils vous remettent sur la droite ligne, la pente facile, ou vous pourrez rouler tout en syncopes, toute la nuit. Ce pansement...

4 novembre 2020 - Pays de la peur

Ça fait quinze ans que je trimballe un bout de blog à l’extrémité d’une ficelle, que je le balade sur diverses plateformes pour témoigner de divers pays, de divers voyages. Blog qui s’est éteint, doucement, en même temps que mes voyages se sont limités à des Festivals de danse, que j’ai arrêté d’aller dans des pays pour les vivre et que j’ai commencé à les danser. C’est le jeu ma pauvre Lucette. Je croyais ce besoin de regard sur l’étranger aussi essentiel à ma nature que le châtain de mes cheveux ou la couleur de ma peau, il semblerait que le voyage ne soit jamais tout à fait une question d’ADN. À l’heure de l’effondrement, d’une conscience collective plus acérée sur l’environnement et le climat, la notion même de voyage est devenue problématique. Je ne dirais pas que j’accepte cette sédentarisation à bras ouverts, loin de là, mais il faut bien composer avec mon nouveau travail, ma passion et mon éthique. Cette partie d’échec n’est pas terminée. Pourtant, je reprends la plume – virtue...

9 août 2020 - Rando-jazz de Rodés

C'est l'histoire d'un tableau qui vous vient avec le son. Une petite fille à la fenêtre, tresses noires et peau mate. Une petite maison de pierre sur la place d'un village de montagne. Le rayon d'un soleil orange, vieillissant mais robuste, une brise d'été sur ses quelques mèches peu dociles. Sur les pierres, sur la tresse et à son pied, on distingue clairement le son d'un piano, le timbre d'un banjo, le claquement métallique d'une washboard. Elle se penche avec sa première grâce de femme et sa dernière témérité d'enfant, un chien glapit à l'intérieur de sa maison, et en quelques secondes l'enfant a disparu, le soleil est retourné dans sa chrysalide percée d'étoile, mais la musique continue, et en son sein un tableau incomparable dont elle raconte l'histoire, inlassablement, sans en avoir vu la couleur ni la forme. Car c'est le vent d'été qui peint les tableaux et qui porte la musique à Rodes en août, cette année comme l...

28 décembre 2019 - Gand, Belgique

Je voyage encore, peut-être plus que jamais. J'ai toujours mille choses à raconter, mais j'en raconte moins. Non que je n'aime plus écrire, non que je «préfère» danser. Longtemps la cigarette occasionnelle - qui l'est sans doute moins - a été pour moi une façon de me mettre à l'écart du tourbillon de l'existence, de l'observer et, finalement, de le raconter. Aujourd'hui, au contraire, c'est une façon de faire partie du monde et il est rare que j'en allume une sans un ami ou une nouvelle connaissance avec qui la partager. Mais ce soir, à Gand en Belgique,  à 4h du matin, en plein festival de danse, je suis sortie en griller une. Je me suis installée sur un petit coin de fenêtre invisible, et j'ai regardé les swingueurs sortir à la fin de leur longue soirée. Et il y aurait tant à dire, sur les chaussures blanches et les écharpes en laine, sur les taxis et les vélos. Mais il m'est apparu tout à coup que tout ce que j'ai jamais pu racont...

4 novembre 2019 - Budapest (Lindy Shock)

Le Lindy Shock à Budapest est, comme l'an dernier et comme toujours d'après les souvenirs qu'en ont les aînés de la discipline, le lieu d'une communion qui associe les plaisirs simples et bon enfants d'une danse vivante et vivace, de rencontres internationales incessantes ou de cours passionnants avec une forme inattendue de décadence : le sommeil qui, cinq à sept soirées de suite, se retourne peu à peu sur lui même, renversé façon sling shot. La nuit et le jour qui se croisent en quinconce. Les repas qui ne savent plus ce qu'ils sont. Les courses improbables sur les toits des péniches. Après cinq jours de cette impertinence aux règles du corps et à celles de la nature, rien de plus indiqué que de quitter la soirée - 8h du matin éclairant le Parlement d'une pluie lourde -, d'avaler avec un café de mauvaises crêpes réchauffées dans le premier restaurant du coin et d'aller se poser aux thermes. J'en connaissais deux, larges et solides comme tout B...

11 août 2019 - Rodès, rando jazz

La rando-jazz, dans son principe même, ne ressemble à aucun autre spectacle de jazz. Il y a la carrière de pierre, les groupes qui ont l'air d'être dans la montagne comme s'ils y avaient poussé au printemps, le village qui noircit de fourmis mélomanes, le roc et le clocher qui regardent le village comme deux vieux frères surveillent avec bienveillance les gesticulations du petit dernier... Il y a tout ça à Rodès, au moins le temps d'une soirée. Et puis quand les nombreux groupes ont soufflé leurs dernières notes officielles, que les moins braves sont allés se coucher, il y a encore la jam, où tous les musiciens, rompus d'ailleurs à l'exercice, enchaînent entre eux les classiques du jazz, se donnant chacun la parole. Les vents discutent et se disputent - trompettes, clarinettes et saxophones devisant, bavards, sous la voix grave et nasillarde des trombones. Batterie et contrebasse prennent leur ton d'altitude : de tout leur coffre ils échangent des pensées p...

22 juillet 2019, Rabastens

J'avais regardé le concert des Tuba Skinny , attendus comme les apôtres swing de l a Nouvelle Orléans, comme s'il avait eu lieu dans un aquarium. Enfermée dehors, j'écoutais les chansons à la façon dont un vieillard regarde les fleurs printanières : comme si elles avaient été pour quelqu'un d'autre. On en vient à détester ceux qui aiment et vibrent quand on ne se sent pas capable d'aimer ni de vibrer. J'avais regardé le concert comme à la télévision, quand le pas de danse est un pas de trop. Ça arrive. J'ai été conviée, pas le hasard d'amis entremêlés - une gigue bizarre de gens enchevêtrés par les lignes des destins qui sortent des trompettes - à une soirée improbable. Les gens prévenaient, s'extasiaient, chuchotaient et promettaient : « deux piscines ! ». Alors je pensais aux jeux de jeunes ivrognes qui ne connaîtront plus leur jeunesse, je pensais au chaud et au froid, je pensais que c'était bien, sans doute, deux piscines, pour ceux...