mardi 17 février 2015

16 février 2015 - Chicago vol.2

Cela fait quelques jours que je n'ai pas alimenté mon blog. Ce n'est pas que je n'aie rien à raconter, j'aurais eu je crois de belles choses à dire sur un club de blues, sur les clochards des rues américaines, sur cette journée où le chauffage ne fonctionnait plus dans l'appartement (et dont je suis ressortie vivante), ou sur les immeubles Art Déco de Chicago qui ne manqueront pas d'alimenter d'autres parties de ce blog.

J'avais prévu de rester vague, et de dire quelque chose sur l'amie qui est venue me voir une semaine entière. J'aurais sous-entendu qu'elle occupait mes jours entiers et que je n'ai pas pris le temps d'écrire. C'était vrai. Et vrai aussi que j'écrivais un court métrage aux tonalités horrifiques que je souhaitais proposer à un concours, un autre.

Mais est vrai plus que tout qu'après l'écriture de ce scénario, je ne voulais plus écrire. C'est peut-être de 48 heures de ma vie dont on parle ici, mais ce sont 48 heures qui ne ressemblent pas à beaucoup d'autres. Depuis ma première rédaction au CP qui disait quelque chose comme “J'ai marché dans la neige avec papa et maman et on a vu un renard, un votoure vautour et un sanglier”, jusqu'à la dernière phrase de ce dernier court métrage (“Dès qu’elle l’a quitté, le vacarme d'une foule se fait entendre, de plus en plus fort, à la limite de l’insupportable, dans le cimetière vide, jusqu’à être noyé dans une musique métal violente qui servira de support au générique.”), j'ai certes passé un certain nombre de jours sans écrire mais peu sans vouloir écrire, et encore moins en REFUSANT d'écrire. 

Et puis ça a commencé un lendemain de Saint Valentin par un refus, un rejet. Je suis allée sur la page d'un concours américain de scénario, pour voir quels étaient les 500 scénarios qui avaient été tirés du lot de 5.000 misérables dossiers pour passer à la phase suivante du concours et, malgré des retours honorables, je n'y étais pas. “To the knacker’s yard”: pas à “T”, pas à “K”. J'ai relu les 500 titres un à un à voix haute, comme une machine parlante. Puis j'ai lu les 500 noms des 500 auteurs qui avaient la chance d'avancer d'une case dans le grand jeu de la scénarisation. Et ne vous méprenez pas, ce n'était pas mon premier échec en la matière, j'ai déjà rayé quatre concours de la liste de mes propositions. Rien de nouveau, donc. Et comme à chaque fois, je muscle ma mauvaise foi ou ma confiance en moi (quand cela ne revient pas au même) en répétant des phrases toutes faites à base de “ce n'est pas le genre de truc qu'ils recherchent” ou encore “la prochaine fois je leur ferai un putain de film de super-héros viriliste avec des meufs qui montrent leur cul et un chien adorable qui penche la tête quand on lui parle”.

Et ce muscle il connait la chanson, parce qu'il connait bien aussi ces lettres des maisons d'éditions que j'agraffe sans savoir pourquoi à leur accusé de réception et que je trie maniaquement par ordre d'envoi ; et qui sont toutes des variations de “nous avons le regret de vous annoncer”… Ce qui serait déjà pas mal si ce regret était réellement ressenti par quelqu'un, qui glisserait le papier de refus dans l'enveloppe la main tremblante et l'oeil humide, avec un dernier regard mélancholique vers un comité de lecture hargneux et réprobateur.

Mais, que dis-je, qu'il avait travaillé déjà ce muscle lorsque je lisais un court métrage dramatique, sensible et un poil premier degré à des amis réalisateurs qui opinaient tous de la tête (“Bien, oui, très bien. Et puis tu as raison, scénariste EST un métier. Les réalisateurs devraient vraiment apprendre à faire appel à quelqu'un quand ils en ont besoin”) avant de tous retourner à l'écriture d'un scénario qu'ils savent parfois médiocre, qu'ils détestent parfois écrire, juste pour dire que ce film, même tout tordu, même tout pourri, il leur appartient. Je les entends d'ici “À moi ! Mon prrrrrécieux”, et moi je leur tends mes films bras tendus et mains ouvertes, en laissant à mes genoux tout l'égo dont je dispose, et même comme ça, ils ne voient pas.

Et que ne passe-t-il de temps à travailler ce muscle chaque fois que je me demande pourquoi mes connaissances et amis dessinateurs ne me répondent pas lorsque je leur envoie mon scénario de bande dessinée ? Pas un seul refus, pas une seule réponse positive : pas un seul mot.

Alors, ce muscle qui avait tant travaillé à maintenir mon égo hors de l'eau, qu'il ait été trop faible ou mon égo trop lourd, il a lâché d'un coup, sans rien dire. Je me suis sentie glisser dans la noirceur du doute, où j'ai trouvé le véritable moi, tordu et fripé, les yeux encore fermés, les membres atrophiés, sans air et sans pouvoir : un fœtus. Je ne suis pas encore née scénariste. Je suis là - j'ai tout ce qu'il faut, non ? - et je pousse et je pousse mais personne ne veut me faire naître. On se sent seul là-dedans : y a-t-il vraiment quelqu'un dehors qui m'attend ? Est-ce que je suis vraiment promise à la vie… de scénariste ? Cette vie existe-t-elle vraiment ? L'ai-je rêvée ? J'ai des poumons pour respirer et un cœur pour créer, n'est-ce pas, je n'ai pas pu me tromper, dites-moi ? Je n'ai pas pu passer toutes ces années de ma vie à me préparer pour un mirage ?

Des fonds de l'abysse j'entends la voix de mon compagnon, toute douce, qui me dit que je peux le faire, sortir, hurler un bon coup et connaître mon nom, le voir sur une couverture ou au bas d'un générique. Mais je l'entends si faiblement - je suis si loin encore d'être née alors je l'entends si faiblement… Et si je ne naissais pas ? Et si je restais là et que j'écrivais une thèse - non pas une thèse, même les études comme par miracle je ne sais plus y faire. Alors disons, si je restais là, assise, et que j'attendais que n'importe qui me traîne vers n'importe quelle vie ? Même cela me paraît impossible. Il faudrait que “n'importe quelle vie” existe, mais “n'importe quelle vie” n'existe pas. Seul le choix existe.

Il manque peut-être quelque chose à mon propre corps, quelque chose de vital sans lequel je ne peux sortir ! Quand je l'aurai trouvé il y aura tout un monde pour m'aider à naître ! Je touche mon petit corps rabougri à la recherche du talent : est-ce ceci ? Non, c'est un orteil. Cela ? C'est un œil. Ou encore cela ? C'est un dos. Et qu'est-ceci ? Une oreille. Plus profond ? C'est un cœur…

Mais finalement mon mystérieux muscle a repris des forces miraculeusement. Mes questions se sont estompées sans trouver de réponse. Il m'a tiré vers la surface, doucement mais sûrement, jusqu'à ce que je respire de nouveau. De là je me suis dit “tous des crétins” : mon égo était là, à peine amoché, un sale hématome au coin de la gueule, mais rien de plus.

Et puis je me suis dit : c'est quoi la suite ? Une nouvelle en anglais pour le Printer’s Row du Chicago Time ? Une émission radio de vingt minutes pour France Inter ? Une lettre à celui qui continuait de crier même quand je ne pouvais pas lui répondre ? Un article de blog ? Tout, peut-être.

J'ai repris ma plume.

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