vendredi 6 février 2015

4 février 2015 - Chicago vol. 1

Je n'avais pas prévu New York. Je ne pense pas d'ailleurs que New York puisse se “pré-voir” : on ne peut pas voir à l'avance, voir de si loin, une ville telle que celle-là qui en devient plus petite, plus floue et plus grise qu'elle ne l'est. New York, un européen la découvre au premier pas ou au millième, mais pas avant.

Mais de Chicago j'avais fait en esprit un collage. J'avais pris quelques éléments de New York, d'autres de Toronto, scotché un ciel canadien sur une terre américaine, la population de Brooklyn et les pompiers de Manhattan, et puis je faisais tenir le tout par un seul fil de métal, une ligne de métro aérienne dont je ne savais pas très bien où la mettre.

Et hier en sortant, c'est ce collage que j'avais sous les yeux, partout, et - appelez ça un esprit de contradiction - je déteste avoir raison. C'était agréable mais sans charme, grand sans extravagance, joli sans beauté. J'ai avalé un hamburger informe dans un MacDonald au mobilier créé par des designers de toutes époques, suis entrée dans des boutiques rocambolesques, puis j'ai visité le “moulin à poivre gothique” dont parlait Oscar Wilde, un château d'eau incongru au dernier degré (“Mais où est ta maman, petit bâtiment ?”). Finalement, sans trop y croire, je me suis arrêtée devant le building John Hancock… pas le plus grand de Chicago et certainement pas le plus beau, empâté aux jambes et petit à la tête : un bâtiment bête. Au 94ème étage se trouve l'observatoire que vous pouvez atteindre pour $18. Je regardais sans y penser le gros idiot : habituellement, je n'aime pas trop grimper en haut d'une tour pour regarder la ville. Quand tout devient petit, il n'y a plus rien à voir : plus de building, plus de gens, plus de parcs, mais des flaques de couleurs sans trait et sans dessin, sans forme ni texture. J'allais faire demi-tour, mais le panneau à ma droite accrocha mon regard : Signature Lounge, 95ème étage. On y sert boissons et cocktails. Je ne dirais pas non à une petite bière…

Là-haut j'ai bu mon premier verre avec Chicago. - “Enchantée”. Une bière ambrée à la main, je regardais le ciel se pencher sur la ville… Sur la ville, mais pas seulement : sur le lac et les plages enneigées à ma gauche, sur la rivière, sur les immeubles presque aussi haut que le mien et tous au même endroit, sur les tout petits immeubles ridicules partout autour, sur l'horizon où le soleil se couchait comme pour me faire un lent clin d’œil impertinent. La ville gardait d'ici sa géologie propre, son expression, et minute après minute les lumières s'allumaient autour de moi en lent feu d'artifice. Je pensais combien la ville est une nature comme une autre, combien elle est organique, quelle facilité il y avait à voir le lac rejoindre le béton sans haine, sans remontrance. Combien il faut détester l'espèce humaine - se détester, soi - pour détester les villes.

J'ai continué de regarder le soleil couchant jusqu'à la dernière gorgée de ma bière, jusqu'à ce que le soleil rouge ne donne plus de sens à son ambre, et jusqu'à ce qu'un couple élégant vienne s'asseoir à côté de moi, elle et lui se regardant l'un l'autre comme si le paysage au travers des fenêtres était aussi évident que la jolie tapisserie de leur salon.

Et, après cette première rencontre, j'ai vadrouillé dans le Chicago nocturne, qui prenait tout à coup sens. L'architecture prenait ses volumes, les bâtiments et les gens se répondaient à merveille, et le train aérien faisait trembler les uns comme les autres. Je ne pouvais plus m'arrêter de marcher et de regarder, jusqu'à ce qu'épuisée mais satisfaite, je me retrouve seule au monde sur la plage, les pieds dans la neige vierge recouvrant le sable, à regarder le lac qui était une mer, et au-dessus la lune. Ou étais-je sur la lune à regarder la terre ?

Car comme la Lune, Chicago est une ville qu'il faut rencontrer de loin, qu'il faut “pré-voir”, pour mieux la toucher.

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