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Affichage des articles du 2019

28 décembre 2019 - Gand, Belgique

Je voyage encore, peut-être plus que jamais. J'ai toujours mille choses à raconter, mais j'en raconte moins. Non que je n'aime plus écrire, non que je «préfère» danser. Longtemps la cigarette occasionnelle - qui l'est sans doute moins - a été pour moi une façon de me mettre à l'écart du tourbillon de l'existence, de l'observer et, finalement, de le raconter. Aujourd'hui, au contraire, c'est une façon de faire partie du monde et il est rare que j'en allume une sans un ami ou une nouvelle connaissance avec qui la partager. Mais ce soir, à Gand en Belgique,  à 4h du matin, en plein festival de danse, je suis sortie en griller une. Je me suis installée sur un petit coin de fenêtre invisible, et j'ai regardé les swingueurs sortir à la fin de leur longue soirée. Et il y aurait tant à dire, sur les chaussures blanches et les écharpes en laine, sur les taxis et les vélos. Mais il m'est apparu tout à coup que tout ce que j'ai jamais pu racont...

4 novembre 2019 - Budapest (Lindy Shock)

Le Lindy Shock à Budapest est, comme l'an dernier et comme toujours d'après les souvenirs qu'en ont les aînés de la discipline, le lieu d'une communion qui associe les plaisirs simples et bon enfants d'une danse vivante et vivace, de rencontres internationales incessantes ou de cours passionnants avec une forme inattendue de décadence : le sommeil qui, cinq à sept soirées de suite, se retourne peu à peu sur lui même, renversé façon sling shot. La nuit et le jour qui se croisent en quinconce. Les repas qui ne savent plus ce qu'ils sont. Les courses improbables sur les toits des péniches. Après cinq jours de cette impertinence aux règles du corps et à celles de la nature, rien de plus indiqué que de quitter la soirée - 8h du matin éclairant le Parlement d'une pluie lourde -, d'avaler avec un café de mauvaises crêpes réchauffées dans le premier restaurant du coin et d'aller se poser aux thermes. J'en connaissais deux, larges et solides comme tout B...

11 août 2019 - Rodès, rando jazz

La rando-jazz, dans son principe même, ne ressemble à aucun autre spectacle de jazz. Il y a la carrière de pierre, les groupes qui ont l'air d'être dans la montagne comme s'ils y avaient poussé au printemps, le village qui noircit de fourmis mélomanes, le roc et le clocher qui regardent le village comme deux vieux frères surveillent avec bienveillance les gesticulations du petit dernier... Il y a tout ça à Rodès, au moins le temps d'une soirée. Et puis quand les nombreux groupes ont soufflé leurs dernières notes officielles, que les moins braves sont allés se coucher, il y a encore la jam, où tous les musiciens, rompus d'ailleurs à l'exercice, enchaînent entre eux les classiques du jazz, se donnant chacun la parole. Les vents discutent et se disputent - trompettes, clarinettes et saxophones devisant, bavards, sous la voix grave et nasillarde des trombones. Batterie et contrebasse prennent leur ton d'altitude : de tout leur coffre ils échangent des pensées p...

22 juillet 2019, Rabastens

J'avais regardé le concert des Tuba Skinny , attendus comme les apôtres swing de l a Nouvelle Orléans, comme s'il avait eu lieu dans un aquarium. Enfermée dehors, j'écoutais les chansons à la façon dont un vieillard regarde les fleurs printanières : comme si elles avaient été pour quelqu'un d'autre. On en vient à détester ceux qui aiment et vibrent quand on ne se sent pas capable d'aimer ni de vibrer. J'avais regardé le concert comme à la télévision, quand le pas de danse est un pas de trop. Ça arrive. J'ai été conviée, pas le hasard d'amis entremêlés - une gigue bizarre de gens enchevêtrés par les lignes des destins qui sortent des trompettes - à une soirée improbable. Les gens prévenaient, s'extasiaient, chuchotaient et promettaient : « deux piscines ! ». Alors je pensais aux jeux de jeunes ivrognes qui ne connaîtront plus leur jeunesse, je pensais au chaud et au froid, je pensais que c'était bien, sans doute, deux piscines, pour ceux...

Ukulélé

Je ne cesse de penser à la deuxième fin de cette thèse. Jusqu'à récemment, chaque fois que je la contemplais, une image me venait, absurde autant qu'irrépressible. Je me voyais donner un brutal coup de poing. En boucle, je hurlais en lançant mon bras droit de toutes mes forces. Mais surtout, je me voyais, à l'autre bout, le recevoir. La violence, la noirceur, je ne les nie pas. Mais dans cette violence il y avait du soulagement. Du soulagement dans l'air que je fendais, du soulagement dans les ongles qui faisaient saigner la paume de ma main, du soulagement dans mon visage écrasé et dans ma joue brisée. Je ne voulais pas en parler, parce qu'il y avait du soulagement. Mais ça ne s'arrêtait pas. Il m'arrivait d'ouvrir les yeux la nuit et qu'avec l'idée de ma thèse me vienne celle de donner – et recevoir – ce coup de poing. Je regardais la scène, clairement, sur l'écran obscur de ma chambre. Si pendant la journée je...

4 au 7 avril : Montpellier - Savoy Cup

Un, deux, trois-et-quatre, cinq, six, sept-et-huit. C'est la langue des danseurs de Lindy. Ça se parle avec les pieds, les mains aussi quand on sait. Ça prend des tournures, il y a des niveaux de langue, mais c'est la même, au fond, partout. Ça prend des accents de trompette ou de clarinette, des voix du Sud ou du Nord, de l'Est ou de l'Ouest, des timbres de quartiers, mais on se comprend. À la Savoy Cup , à Montpellier, ça parle vingt langues dans les couloirs mais dès qu'on s'exprime avec les pieds, tout le monde sait. Tout le monde sait. Parfois ça fait un, deux, trois-et-quatre, cinq-et-six. Ça se passe dans un de ces Casinos de plage qui rêvent d'une grandeur scorcesienne et se contentent de quelques couples de vieillards, lesquels font couler les chairs molles de leurs bras sur une roulette lustrée qui n'a jamais connu le luxe de l'élégance. Ça se contente de jeunes excités résolument dé...