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Superstition

J’ai fini. Ma thèse. Quatre ans de sueur et de larmes, littéralement. J’ai essayé, vraiment, et je ne crois pas que jamais quelqu’un pourra me reprocher d’y avoir mis la moitié de l’énergie que j’avais, la moitié de l’envie que j’avais, la moitié de l’investissement que je pouvais. J’avais peur, alors j’ai fait ce que je fais quand j’ai peur : j’ai rêvé que tout allait bien, j’ai arrêté d’écouter et, ce faisant, j’ai abandonné beaucoup de ce que j'aimais faire sur le bord de la route en essayant de ne pas penser au jour où je les regretterai. J’ai écrit une thèse comme d’autres écrivent leur biographie. Et puis. J’ai envoyé ma thèse et M. m’attendait devant le bureau. On allait boire une bière et manger des sushis et parler de ce que ça fait d’avoir fini : je savais que j'aurais dû me sentir le cœur en fête mais en vérité je ne cessais d’avoir peur, tellement peur. On est sorties du bureau de 6m2 sans fenêtre que nous avons partagé pendant trois ans et en fermant la port...

07 août 2016 - Lisbonne

Petite heure d'insomnie sous le ciel lisboète. La chaleur sort des troncs, des rampes, des trottoirs et de tous ces petits pavés blancs et noirs qui dessinent les rues de la ville et en chuchotent l'histoire là, maintenant, quand personne n'écoute. Oh, pourtant, malgré l'haleine de soleil qui s'est attardée dans les rues, la ville vit et chante et crie. Là c'est un fado que j'hallucine, d'une ruelle où personne n'ose plus errer, un chant mélancolique engorgé par un marin d'une autre ère tatoué jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents : un fantôme avec un ventre et tout le Portugal dedans. Ici c'est une boite de nuit qui pousse du pied le trottoir et s'élève un peu pour retomber chaque fois, lourdement, sur ses jeunes danseurs suants. Celui-là ramènera quelqu'un dans sa chambre avant le jour, parce que la torpeur autorise. Là-bas encore les roues du dernier tuk-tuk scient les ruelles pour transporter le dernier client, un peu étra...

29 juillet 2016 - Porto

Porto l'été, c'est presque l'Italie telle que s'en souviennent les émigrés et les nostalgiques. C'est la Sicile des séries sans le sous.    On y rêve de mafia en sandales, et bien sûr on se trompe. Mais pour y voir cette contrée rêvée, ce mythe de classe aisée qui veut que la plus grande des richesses soit dans la pauvreté, il faut choisir son regard le plus large. Dans Porto il ne faut pas se concentrer, il ne faut pas de précision : il faut englober la somme de tout d'un seul regard ; c'est là que la magie opère. Les azulejos cassés qui colorent les maisons, les bouts de bétons où fleurissent les tags, les chats errants qui miaulent à toute heure, les vols incessants des mouettes, les terrasses des restaurants trop étroits pour même une seule famille, les ruelles irrégulières s'ouvrant sur des églises grises et bleues, le tramway au milieu des voitures, les bouts de nature disséminés sur des lopins de terre aux formes inconstantes... Rien ou presque ...

3 avril 2015 - Nouvelle Orléans

- Donne-moi de l'argent ou je vais me retrouver à la rue ! - Quoi ? - Donne moi de l'argent ou je vais me retrouver à la rue… Encore ! C'était un petit singe poilu rouge et jaune qui s'adressait à moi. Derrière le singe : une tête blonde de 7 ou 8 ans à peine, qui le faisait parler et bouger avec un art peu travaillé, un naturel qui appartenait plus à la folie qu'au spectacle. - Où sont tes parents ? - Je n'en ai pas. C'est le petit garçon qui parlait mais le singe ne l'a pas laissé faire. La marionnette s'est tournée vers moi : - Toi petite sal… Oh ! Le garçon a pris la bouche de son singe et l'a fermement maintenue close. - Tais-toi ! Fais pas comme la dernière fois. C'en est suivi un dialogue surréel et incompréhensible, duquel je n'arrivais pas à tirer les phrases qui m'étaient destinées de celles qu'ils s'échangeaient l'un l'autre. Je souriais mais ce n'était pas drôle. Ils sont partis. Derrière ...

7 mars 2015 - Chicago vol. 5

Aujourd'hui, il fait 6°C dans les rues. J'attendais le printemps comme jamais auparavant. Pourtant je pensais que le froid ne me touchait pas, que j'étais aussi libre ici par ce froid record que je l'aurais été n'importe où, tant que je le forçais à ne pas me toucher, tant que je me forçais à ne pas y penser. Tant qu'il n'avait pas d'importance. Les gens à Chicago ont d'ailleurs par rapport au froid une forme de reddition : ils ne parlent jamais du printemps, ils n'attendent pas qu'il fasse bon. Quand on leur dit “quand fera-t-il plus chaud ?” Ils répondent toujours dans leur barbe un petit “un jour, je crois bien”. Ou “plus tôt que l'an dernier, si on a de la chance”. Les Chicagoans se préparent pour le froid comme s'il allait rester. Ils se préparent ainsi pour tout. Tout est chez eux éphémère, et pourtant interminable. C'est le sort d'une ville qui fut entièrement rasée par un incendie il y a moins de deux siècles et qui c...

28 février 2015 - Chicago vol.4

Hier fut la journée qui restera (un certain temps) dans les mémoires comme celle de la fuite des lamas et de la robe qui divisa le monde. Ceux d'entre vous qui vivez dans une grotte ou n'utilisez internet qu'une fois par an pour vous rendre sur mon blog, je vous laisse faire vos recherches. Quoiqu'il en soit, cette robe est blanche et dorée, que l'on me prouve ou non le contraire. Mais de fait, robe noire, robe blanche, lama noir, lama blanc, chat noir, chat blanc, c'était une très belle journée. Et même si le fait de voir blanche et dorée une robe qui s'avère noire et bleue (là encore, faites vos recherches) m'a beaucoup trop agacée dans un premier temps, j'en ai tiré au final un bel enseignement de hippie moderne sur l'acceptation des différences, des perceptions, et une nouvelle remise en cause de la réalité, de la vérité, du fait, ce qui ne fait jamais de mal. J'ajouterai que le “débat” sur la couleur de cette robe était d'autant plus...

20 février 2015 - Chicago vol.3 bis

La Veuve Joyeuse. Il vous faudra monter au 13ème étage, quatre étages au-dessus de mien, pour aller la trouver dans son appartement chaud et confortable comme un cocon, éclairé de dizaines de lampes et de luminaires aux designs colorés et souples. Il vous faudra vous pencher un peu : elle est petite, la Veuve Joyeuse. Élégante aussi. Elle a un visage rond et enfantin - les yeux cernés de rides de ceux qui ont passé toute leur vie à sourire - mais elle l'a encadré de cheveux blonds salés en coupe stricte, comme pour rappeler que, toute joyeuse qu'elle soit, on ne la lui fait pas. Et en effet, on ne la lui fait pas, à la Veuve Joyeuse, car elle connait tout : les Opéras et leurs chanteurs, les buildings de Chicago et de Toronto, l'histoire de son pays, la science du monde, les parures irlandaises et les plats italiens, les peintures et leurs peintres, les flots des rivières et l'étendue des lacs… Elle sait tout et il y a de l'humain dans tout ce qu'elle raconte. E...