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14 septembre 2024 : Sentier Cathare, Duilhac-sous-Peyrepertuse

Trois jours de marche dans les pattes sur le sentier cathare, je me lave les cheveux au gîte communal et nous allons dîner dans l'unique restaurant de Duilhac-sous-Peyrepertuse. Une fois encore, ce sera burger : je me demande ce que sont devenues les brasseries de villages avec leurs pièces de boucher, leurs magrets et leurs salades. Les rats des champs mangent américain, ici comme ailleurs, ils mangent comme à Manhattan, tandis qu'à la ville on s'efforce de ramener la tomate et les pois pour faire entrer la nature par les passoires serrées des routes et des voies ferrées.  J'ai les cheveux humides et lâchés, et il doit exister quelque chose de l'ordre de trop de liberté : la tramontane me fait savoir son pouvoir souverain en venant m'emmerder chaque seconde, une mèche par-ci, une mèche par-là, c'est un vent qui agit comme plusieurs, pour un peu je serais tressée, ça veut pas se fixer sur une direction. D'ailleurs, ici c'est le vent de Cers, ni du No...

7 mai 2024 : Berlin

Les capitales ne nous donnent jamais véritablement à voir les nations sur lesquelles elles trônent. Elles sont le plus souvent des pays en eux-mêmes, des cultures vastes et plurielles traversées par d'autres guerres et d'autres combats. La jeunesse, qui s'y rend comme le sang vient au cœur et en repart l'heure venue, donne aux capitales leur battement particulier, qui dans le reste du pays n'est plus qu'un vague écho. Les capitales ont une identité assourdissante, et Berlin parmi elles, que je découvrais cette semaine, ne fait pas exception. Berlin donne à voir son étendue comme les jeunes filles étalent fièrement leurs robes sous elles et leur donnent des petits coups du bout des doigts pour en effacer les plis. Berlin s'étend sans vergogne sur huit fois la superficie de Paris, pour cinq fois moins d'habitants. La taille est ici une esthétique. Une évidence et une fierté. Si grande cette ville qu'elle est difficile à arpenter. Les rues sont larges e...

3 août 2023 : Summer Camp au Mont Dore

Aujourd'hui j'ai vu le vent danser. La littérature ne s'en lasse pas : les feuilles qui dansent sur les arbres, les fichus sur les cheveux, les jupes autour des jambes... tout danse à tout va dans les romans et les poèmes. Mais le mien dansait mieux, il dansait vrai, il dansait sur de la musique.  Je suis bénévole sur un Festival de danse, trois semaines. Ces quelques derniers jours étaient nouveaux, l'univers des danseurs de blues, plein de sensualité et d'amour, de sensibilité à fleur de peau et de sexualité faussement assumée, est pour moi d'une profonde étrangeté. Je regarde les gens s'exprimer par leur corps, avec ce mélange de fascination et de répulsion qui doit être le propre de l'exotisme : je me sens colon, non pas de ces premiers explorateurs qui dechiffraient tout ensemble des jungles et des civilisations, mais de ces habitants qui occupent des lieux qui ne leur appartiennent pas et jugent nonchalamment de la moralité et de l'intelligence...

23 mars 2023 : Rome

La journée, je traverse Rome dix fois, cent fois, comme la touriste que j'aime être : je ne visite rien ou presque, mais j'absorbe à l'infini, en même temps que le soleil printanier, le sentiment de la ville, son flux, son rythme, sa respiration.  Il y a quelque chose dans la respiration d'une ville comme Rome qui est touchante. À la fois toute pleine de passé, et violemment en désir de jeunesse, d'actif. Ça décale, ça décalque, ça passe la nostalgie au présent et toute chronologie devient improbable, tordue, délitée. La respiration de Rome c'est un souffle inversé, une syncope sur l'ordre des choses. Alors respirer avec Rome c'est en accepter l'aberration et ressentir l'émotion qui l'accompagne. Elle bat comme diable et trahit pourtant sa torpeur de vieille dame. Le jour, je bouge et, parce que seuls les gens immobiles peuvent être réellement solitaires, je ne suis pas seule. Non, ne peuvent pas être seuls ceux qui vont quelque part et moi, ...

7 août 2022 : D'eau, de roche et de bois

Allongée dans la rivière sur un lit de pierres, je regarde l'eau passer, comme immobile, au-dessus de mon corps, et m'en dessiner un autre. Seule dans l'eau, séparée des autres par le courant, je regarde autour de moi les musiciens discuter d'une pierre à l'autre, monter et descendre le long de la gorge, prendre le soleil ou plonger dans l'eau fraîche. Je pense au groupe de femmes qui est passé la veille sur scène, avant et après des hommes, après et avant des hommes, au milieu d'eux. Leurs premiers mots sur scène étaient pour s'excuser parce qu'elles jouaient tard. C'est à dire qu'elles avaient été programmées tard. Leurs premiers mots étaient pour s'excuser d'avoir été programmées, par d'autres, près du coucher du soleil. J'aurais aimé que tout le monde s'excuse, sauf elles. Qu'on s'excuse tous de les avoir programmées tard, si cela importe, qu'on s'excuse de n'avoir jamais ou presque programmé d'...

Le Swing des éclopés

S'il vous prend de parler swing, vous apprendrez que, si beaucoup de musiques courent après leur propre tempo, lui ne fait que tomber, un peu tard  un peu tôt, sur son deuxième temps. ...2 ...4 ...2 ...4. C'est sur ce deuxième temps que vous pouvez envoyer votre clap, frapper des mains en connaisseur, donner à la musique son rebond et glisser ce son dans votre poche. Tombe, tombe le swing sur son deuxième temps. Et avec lui un paquet de gens. Lorsque les illettrés de la musique, que nous sommes pour beaucoup, prennent le parti peu judicieux de lancer leurs mains l'une contre l'autre dès le premier temps des sons qui les emportent, vient illico la Brigade du clap, deux ou quatre mains qui se tombent dans les bras, qui se mangent dans la paume, tranquillement, sur chaque second temps. Ce sont vos professeurs, vos amis, vos musiciens, vos mélomanes. Ils vous remettent sur la droite ligne, la pente facile, ou vous pourrez rouler tout en syncopes, toute la nuit. Ce pansement...

4 novembre 2020 - Pays de la peur

Ça fait quinze ans que je trimballe un bout de blog à l’extrémité d’une ficelle, que je le balade sur diverses plateformes pour témoigner de divers pays, de divers voyages. Blog qui s’est éteint, doucement, en même temps que mes voyages se sont limités à des Festivals de danse, que j’ai arrêté d’aller dans des pays pour les vivre et que j’ai commencé à les danser. C’est le jeu ma pauvre Lucette. Je croyais ce besoin de regard sur l’étranger aussi essentiel à ma nature que le châtain de mes cheveux ou la couleur de ma peau, il semblerait que le voyage ne soit jamais tout à fait une question d’ADN. À l’heure de l’effondrement, d’une conscience collective plus acérée sur l’environnement et le climat, la notion même de voyage est devenue problématique. Je ne dirais pas que j’accepte cette sédentarisation à bras ouverts, loin de là, mais il faut bien composer avec mon nouveau travail, ma passion et mon éthique. Cette partie d’échec n’est pas terminée. Pourtant, je reprends la plume – virtue...