mercredi 13 octobre 2010

13 octobre 2010 - New York vol.22


Hier, c'était mon anniversaire.

Hier, en France, il y avait 3,5 millions de personnes dans les rues et à ma manière, j'y étais. 3,5 millions + moi.


Hier, je suis allée au restaurant ouvert par De Niro dans Tribeca. J'ai cherché de Niro, j'ai trouvé un hangar avec des chandeliers étranges, des tuyaux aux murs, un vieux bars en bois, des serveurs juste assez guindés pour être drôles, juste assez décontractés pour être rassurants. C'était un vrai, bon restaurant. Et étrangement aujourd'hui je me sentais bien. Vraiment bien. Et je sais que d'avoir mangé quelque chose de subtil, de sain, a aidé à cela.


Hier, dans le métro à côté de moi, un schizophrène se battait avec les voix dans sa tête. Il lisait tranquillement son journal, et puis tout à coup il s'est tenu la tête et s'est mis à pleurer en hurlant “get out! get out of my mind!” (“sortez de là, sortez de ma tête !”). Il s'est calmé, et puis quelques minutes plus tard il reposait son journal et sa plainte revenait, plus forte encore “It looks real ! It looks fucking real” (“Ça a l'air vrai, ça a l'air vrai, putain !”). Un peu inquiète, un peu choquée, je suis passée devant quelques personnes dont le plus sérieux effort était de faire comme si de rien n'était, et je suis allée le voir pour lui demander si je pouvais l'aider. Je savais qu'il me dirait non. Je savais qu'un homme de la quarantaine subissant l'humiliation de sa propre folie en public ne voudrait pas de l'aide d'une jeune fille par trop compatissante. Mais je n'avais pas d'autres choses à faire. Il m'a répondu “non”, il m'a répondu qu'il ne voulait pas de mon aide, et à l'arrêt suivant de métro il est sorti, me laissant à mes pensées sur deux jeunes hommes de ma connaissance, chacun de son côté de la frontière tracée par cette maladie entre la vie et la mort.


Et puis j'ai oublié, j'ai fait mes cours, j'ai fait ma vie, j'ai parlé de manifestations et de restaurations, j'ai reçu des cadeaux microscopiques censés me mettre sur la piste du vrai cadeau que je recevrai vendredi : une baguette de pain en pâte à sel, un puzzle de citrouille, du faux sang, et un puzzle de chaussure… Oui, je sais, moi non plus.


J'ai écrit un texte pour un cours sur un homme à cinq bras qui s'apprête à faire l'amour à une jeune femme, qui est en réalité une petite fille, fille de géants… et ça a eu un succès que je n'aurais pas soupçonné, confirmant l'idée que j'ai de l'Amérique avant tout à la recherche de divertissement.


Je suis allée à mon Starbucks habituel, accueilli par mes deux serveurs favoris, celui qui me dit toujours “How are you today Marie?” (et son application à prononcer mon prénom me fait soupçonner qu'il ne me pose cette question que pour avoir le plaisir de s'entraîner sur son accent français… pas plus déplorable qu'un autre, par ailleurs), et le black tout rond qui connaît mes commandes par cœur “alors ce sera un café épicé à la citrouille sans chantilly et un pain à la citrouille, comme d'habitude ?” -“Eh oui !”. En même temps je peux concevoir en quoi une commande pareille ne s'oublie pas… Bon, et en partant j'ai eu droit à un “joyeux anniversaire”, je me suis retournée, les deux me regardaient, je ne sais toujours pas lequel des deux était coupable, ça m'a bien amusé.


Hier j'ai rencontré deux australiens, acteurs (mais y a-t-il à New York autre chose que des artistes ?), qui doraient comme moi sous le soleil frais sur Madison Square Garden. On a parlé cinéma en riant énormément, ils étaient la gentillesse et la légèreté incarnée et, bien sûr, nous nous sommes rajoutés sur Facebook, puisque maintenant que 1/12ème de la population mondiale y est inscrit, ça devient une valeur plus sûre (et moins teintée de séduction) que le numéro de portable.






Hier, sur Facebook, parce que les gens ont ce calendrier intégré qui leur rappelle la date









d'anniversaire de la moindre de leur connaissance, je me suis parée d'une guirlande de “joyeux anniversaires” de toutes les couleurs et de toutes les langues. Mes cousins, amis, famille, et même certains camarades du primaire, personnes avec qui je travaille, tous sont passés pour laisser un mot, luttant contre la banalité en échangeant les lettres ou la langue de leur déclaration. mais on sait tous qu'il n'y a qu'une seule façon de dire “Joyeux anniversaire”, et c'est “joyeux anniversaire”.


Hier quelqu'un m'a dit qu'il y a 23 ans, il avait oublié mes habits et on avait dû me mettre en couveuse. J'ai entendu cette histoire une vingtaine de fois (23 ?), et ça me fait toujours sourire…


Hier au théâtre ma professeur m'avait mise à l'honneur parce que dit-elle, “les anniversaires c'est trop chouette”. Alors quoi que j'ai pû faire ce jour-là, c'était parfait. Elle adorait ma façon d'inventer ceci ou cela, de personnifier la gêne ou la colère. L'espace de trois heures, j'ai été la meilleure comédienne du monde. Eh bien, oui, à New York l'anniversaire c'est l'occasion de faire une journée encore mieux que les autres.


Hier, mon professeur m'a dit “oh, tu es balance, moi aussi”. Et il était tout content. Oui, oui, je sais, nous avons beaucoup en commun lui et moi. Il a été un peu choqué que le personnage du roman que j'adapte, Olivia, se permette de tailler une pipe à un pauvre petit garçon innocent, puis de le masturber juste après une appendicectomie. J'ai compris après que sa fille de trois ans s'appelait Olivia, et que le simple fait de prononcer ce genre de phrase avait un peu un goût amer pour le papa qu'il était. Il ne m'en a pas tenu rigueur.


Hier un petit garçon de six ou sept ans a tendu son jouet à une petite fille de cinq ans environ qui attendait derrière lui avec sa maman que le feu passe au vert. Le jouet en question était un T-Rex avec de grosses dents. La petite fille s'est réfugié entre les jambes de sa mère alors que la mère du petit garçon disait à son fils “soit doux et gentil, ne soit pas effrayant”, et le petit garçon, ne voyant vraiment pas comment il pouvait être plus gentil qu'en donnant son jouet préféré, de tendre de plus belle les énormes dents vers la petite, plus effrayée que jamais. Dans dix ans, elle ne comprendra toujours pas les gestes d'amours violents et incompréhensibles des hommes, et il ne saura toujours pas où est le problème.


Hier un écureuil s'est battu avec une petite fille, et a gagné.
Hier a été une journée New-Yorkaise des plus ordinaires. c'est-à-dire une bonne journée.






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