samedi 2 octobre 2010

2 octobre 2010 - New York vol.19

Trois écrits, matin, midi, et soir. Trois moments de la journée…





Aujourd'hui est samedi. Samedi, l'étudiante en moi concède un peu de place à la touriste et, guide à la main, je lève les yeux de mes bouquins pour les poser sur les cimes. Je regardais donc les beaux bâtiments qui longent la 23ème rue. J'étais un peu désemparée. Parfois en touriste, ou devant la plupart des œuvres d'art (et plus particulièrement les plus réputées), on se retrouve désœuvré : on a vu. Faut-il regarder encore ? Mais vraiment qu'y a-t-il à voir ? Bon… disons que c'est joli. Oh oui, c'est joli, c'est très joli. Je peux passer au suivant maintenant ? Non, non, quelques secondes encore et je pourrai cocher la case “vu” de ma petite tête…………………….. voilà. Bon, le prochain, il est où ?


Madison Square Garden : un groupe fraîchement débarqué de Nashville, Tennessee, chante une chanson sur le thème “falling out of love” (dé-tomber amoureux ?), et à côté de moi une vieille dame mange un sandwich dans lequel ce qui n'est pas pain est graisse. Je regarde les grands arbres que narguent les immeubles, comme je fais tous les mercredis sur Madison Square. Mes mercredis sur Madison Square.


Et j'ai cette musique dans la tête qui dit “Hey, les gars, je vis à New-York !” (des fois on oublie), et à ma façon ça veut dire surtout que je vis.
Le touriste ramène de ces lieux des visions à décrire, et le voyageur ramène des histoires à raconter. Marie, voyageuse. J'ai longtemps su décrire, et ici j'apprends à raconter.


Madison Square Garden. Bercée par la country je laisse mon cœur à la simplicité de la guitare et des voix, sous le frais soleil de New York. Je vous écris sur une serviette en papier. J'écris pour dire que je vis.
New York, où je vis. Jamais en foulant les trottoirs de Paris je n'ai trouvé d'endroit qui me soit chaleureux ou familier. Tout dit “Regarde, et fuis”. La beauté de Paris me fait l'effet des cathédrales, on en perd le sens de l'humour.


Ici, enchantée par la voix du restaurateur thaïlandais qui me chuchote des mots doux à base de politesse “passe une merveilleuse journée”, j'ai trouvé un lieu qui se vit comme un chez-soi. Marie, voyageuse, Madison Square, country… At home at last (enfin chez moi).


J'ai croisé ces deux français qui cherchaient leur chemin sur la 9ème avenue. Gonflée de la culture new-yorkaise, j'ai décidé de les aider. Bien sûr elle a pincé ses lèvres barbouillées de rose une seconde. Bien sûr son grand bonhomme s'est posé derrière elle comme un ours silencieux, et bien sûr j'ai passé trente bonnes secondes à leur expliquer qu'il n'était pas nécessaire qu'ils me bredouillent des phrases en anglais.


Les lèvres se sont détendues, l'ours a baissé ses épaules : un îlot de France dans l'océan de l'Amérique, enfin ! Je pouvais le lire dans leurs yeux embourgeoisés.
Ils m'ont demandé depuis combien de temps j'étais là, j'ai un peu menti pour le plaisir d'être une vraie new-yorkaise : “deux mois”. -“oh, et vous vous y plaisez ?” J'avais presque oublié ce vouvoiement, cette mise à distance perpétuelle, cette façon de se dire qu'on se parle à des pôles opposés. -“oui, énormément”. -“oh, nous on déteste. Mais c'est normal : vous, vous êtes jeune”. Il faut toujours une excuse pour aimer quelque chose. Et depuis cent ans être jeune est l'excuse de la bonté, de la politesse et de l'amour, soit. Je souris. D'un sourire de jeune. D'un sourire assez franc et et modeste pour lui permettre la condescendance dont elle rêve depuis la première seconde de cette conversation. L'ours n'a pas dit un mot. L'ours il pense à ce qu'il ferait, s'il était jeune. Il pense à quand il pouvait sourire. Le tigre de la bourgeoisie française est lâché, et il ne me semble pas plus qu'un chat feulant. Je réponds “je n'ai passé que peu de temps ici, peut-être que je suis encore émerveillée…”. Elle m'interrompt. Ses lèvres roses sont pincées à nouveau. Oh non, “émerveillée” c'est un mot de poète, un mot de jeune, c'est un langage qu'elle a un jour rejeté. Le jour où elle n'a plus été jeune. Elle me répète “c'est parce que vous êtes jeunes. Les jeunes aiment New-York”. Les jeunes aiment la ville de tous les possibles. Les idéalistes aussi, il paraît que ce sont souvent les mêmes. Les bourgeois intellectuels n'aiment pas les possibles, ça leur rappelle qu'il y a d'autres possibles que leur maison, leur voiture, leur rouge-à-lèvre rose et leur ours qui est à mille lieux maintenant, goûtant sans y croire au bref aperçu des possibles. Elle finit par me dire, et je savais qu'elle y viendrait : “Nous on déteste. Enfin mon mari (elle montre derrière elle d'un air absent, il aurait bien pu être trois avenues plus loin qu'elle n'aurait rien vu, mais il y a des choses qui ne changent pas, et les ours ne changent pas), mon mari ça va, mais moi cette ville me fait horreur”. Quand a-t-il été décidé que les tigresses au rouge-à-lèvre rose prendraient des bonshommes de maris ? Quand a-t-il été décidé qu'elles parleraient à leur place, les rendant objets coutumiers, bêtes comme des meubles, utiles comme des GPS ou des microphones, et dont l'âme triste n'est plus nulle part que dans les yeux qu'ils posent sur les gentils, sur les poètes et sur les braves




Elle parle. Elle dit quelque chose sur la vie qui est chère. C'est l'instant où je suis d'accord. J'ai toujours ce sourire, porte ouverte à toutes ses rancunes : dans notre manège chacun a sa place définie depuis un milliers d'années. Je suis d'accord.
On parle d'argent, c'est l'instant où le mari a sa ligne. C'est écrit comme cela. Le mari entre en scène. Quelque chose sur son fils qui paie une fortune pour son appartement. Heureusement, il a un travail ici. Ils sont fiers. Oui dans leurs quatre yeux rivés sur moi pour m'entendre dire à quel point leur fils est chanceux et débrouillard, je vois de la fierté. Ils sont enfin attachant. Je leur dit que je vis à Harlem. Je vois dans le tremblement de la lèvre rose un peu de ce que les joueuses de Bridge donnent à leurs lèvres quand elles parlent de l'Afrique. Un mélange de “les pauvres”, de “quelle horreur” et du bonheur de ne pas y être. Je pense à cette femme qui mange son croissant en lisant le journal dans Le temps retrouvé. Le plus beau passage de Proust, sans nul doute. Je l'ai devant les yeux, et pour un peu je vois le rouge à lèvre rose se déposer grossièrement sur un croissant imaginaire tout en prononçant ces mots : “Oh, Harlem ! Et même Harlem, c'est cher ?”. Oui, Madame, même Harlem. Le bâtiment que vous cherchez, madame, il est par ici. Merci, Madame. Au revoir, madame.


Au revoir, Monsieur.
Je suis entrée dans le Starbucks, je louchais niaisement sur les cartes de fidélité, un américain derrière moi m'a dit avec un sourire franc et amusé “oui, ces cartes valent le coup”. Je lui ai rendu son sourire. Eh oui, nous sommes jeunes. J'ai pris la carte. Et un croissant.







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Insomnie

La colère c'est le fer, c'est la fonte. C'est une large et lourde brique de métal rugueux qui nous descend depuis le haut du tor...