mercredi 29 septembre 2010

29 septembre 2010 - New York vol.18

Oh j'avais écris un pamphlet enflammé sur le tourisme et la tête qu'on a tous et comment réussir à se définir en tant que “voyageur’ plutôt qu'en tant que "touriste”, et pourquoi vraiment, l'un est vain et l'autre enrichissant… Mais un mauvais jeu de clavier a tout effacé. Alors puisque j'ai mis toute ma verve dans un couplet que vous n'entendrez pas, j'en choisis un autre, plus posément, plus pragmatique, avec quand même dans l'idée que perdre des mots est quelque chose de très grave, de foutrement grave même, et que des assurances devraient nous rembourser les mots perdus… C'est un minimum.





Mais je parlerai donc d'un tout petit passage de ma journée, et me connaissant un peu (je vis avec moi-même depuis si longtemps que je ne compte même plus les années), un petit élément bénin peut prendre les dimensions d'une planète, pour peu que mon âme soit d'humeur à l'emphase, et elle l'est souvent.


Bref, petite fille modèle me voilà à mon cours d'Adaptation de Roman. Nous devons y choisir un roman (ce qui est fait), et trouver les coordonnées de celui qui en a les droits, l'idée au final étant -peut-être- d'écrire un scénario qui sera finalement exploitable (ce qui a déjà été fait), ou exploité (ce qui n'a jamais été fait). Et j'allais à ce cours rougissant un peu car j'avais découvert que l'homme qui a acheté les droits du roman que j'ai choisi (Indignation, de Philip Roth), répond au nom de Scott Rudin. Pour beaucoup d'entre vous, cela n'éveillera pas un grand émoi. Ça a pourtant éveillé en moi un rire grotesque. Peut-être que si je précise qu'il est le producteur de E.T., du Truman Show, la famille Adams, Sleepy Hollow, The Village, South Park, la Vie Aquatique, Closer… sans doute que ça éveille en vous quelque chose. Donc je savais que l'homme qui avait les droits de mon roman est l'un des plus riches producteurs de cinéma de la planète (et qu'il habite au bas de mon avenue). Alors bien sûr je m'attendais à la réaction exacte qu'a eu mon professeur, c'est à dire un début d'étouffement suivi d'un rire profond. Et malgré tout j'avais beau m'y attendre, j'étais un peu vexée. C'est donc d'un geste sentencieux de la main qu'il a fini par me dire “mouais, contacte-le, juste pour apprendre comment on fait”.


J'ai rangé mes yeux dans mon bouquin et les y ai laissés pour l'heure qui a suivi. A la fin de l'heure, un avocat new-yorkais spécialisé dans la question de l'entertainment (le divertissement et la culture, car aux Etats-Unis les deux ne font qu'un) est venu répondre à nos questions. Ce n'était pas un cours sur la question du droit en général, et j'ai remarqué que la “théorie” des choses intéresse peu les gens ici : chacun disait où il en était de ses recherches et de ses difficultés à contacter le producteur, l'agent, la maison d'édition ou qui que ce soit qui ait les droits en main à l'heure ou nous parlions. Quand nous en sommes arrivés à moi, je m'étais doublement armée cette fois contre l'ironie qui allait forcément émaner de ce bonhomme aussi charismatique qu'un De Niro en costard, et après deux trois circonvolutions et pirouettes, je me suis décidée à dégoupiller la grenade : “Scott Rudin”. Il a très doucement répété le nom “Scott Rudin”, pour bien marquer qu'il savait de qui il s'agissait, mais en posant chaque lettre de façon à prouver à tous, en particulier mon professeur (que j'aime beaucoup mais qui semblait à cet instant un petit chien attendant l'éclat de rire), qu'il n'y voyait pas d'ironie. Il a encore répété le nom et en me regardant droit dans les yeux il m'a dit “Eh bien, appelle- le, il sera sans doute très intéressé” et puis après quelques secondes “s'il n'a personne qui travaille sur le projet il te donnera peut-être l'occasion de travailler sur la chose pendant un ou deux ans”. J'étais tellement surprise que mon stylo à la main je n'ai pas trouvé mieux à faire que d'écrire “call him” (appelle-le) à côté du nom de Scott Rudin, comme si c'était un devoir à la maison que j'aurais pu oublier de faire pour la semaine prochaine. Mon professeur a enfin retrouvé sa contenance pour clore le débat sur un très sincère “eh bien ce n'est certainement pas la réponse à laquelle je m'attendais, mais j'en suis très heureux”.


Et j'ai réalisé qu'en effet, ça ne ferait pas de mal, un peu de rêve. Penser appeler un gros producteur à cigare et lui dire “je veux faire ça avec vous”, et repasser la scène un million de fois dans sa tête sans savoir rien, et puis le faire. Il y aura peut-être un article dans ce blog sur “comment Scott Rudin






m'a dit non” ou “comment je n'ai jamais réussi à avoir une réponse de Scott Rudin”, mais je suis tellement excitée ne serait-ce que d'essayer ! Peut-être que le rêve américain a sa propre tournure au fond de chacun de nous. Et peut-être que ce que j'ai aimé de la part de ce monsieur si imposant, c'est que malgré sa stature il m'autorise à rêver.


Et au fait, sur internet vous pourrez voir que Scott Rudin a été élu cette année l'un des “dix pires employeurs du monde”. Paniquée, moi ? Pas du tout.







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