jeudi 16 septembre 2010

16 septembre 2010 : New York vol.12

“Ça s'est passé trop vite” est la phrase consacrée, et c'est la première qui me soit venue. Un orage au-dessus de moi ne se décidait pas à exploser, et j'allais très lentement, parce que j'étais en avance, et que je ne savais pas ce que j'allais faire de ce temps libre. Trop lentement je suppose, car la jeune fille derrière moi, petite asiatique d'une trentaine d'années, me collait aux semelles. Je traversais la rue au rouge clignotant (l'équivalent du orange en France) avec le bruit de ses talons dans les oreilles, mais à peine le pied sur le trottoir, j'entends un choc, un coup de klaxon, et l'homme que je m'apprêtais à croiser hurle quelque chose. Ces trois sons en un quart de seconde exactement.
Quand je me suis retournée, la jeune asiatique était au sol, et se tordait à mes pieds sans que je puisse déceler où était sa douleur. Je parierait qu'elle non plus. Elle essayait de se contorsionner, mais chacun de ses mouvements ne faisait apparemment qu'éveiller une nouvelle douleur. Il n'y avait pas de sang, et je m'efforçais de ne pas renvoyer à la jeune femme le regard de panique que m'inspirait sa propre douleur, de peur de lui faire peur de plus belle. Le son des freins de la voiture retentissait encore à mes oreilles. J'avais conscience d'avoir entendu le choc, puis les freins, et non l'inverse. J'avais conscience qu'elle avait été frappée de plein fouet par une de ces invraisemblables voitures noires, qui allait trop vite sur la 5ème avenue.
Nous avons été trois à nous jeter littéralement aux côtés de la jeune femme. Elle parlait. Mal et peu, mais elle parlait. En l'espace de dix secondes, nous étions 15. La voiture, elle, ne bougeait pas, comme percutée elle aussi. Un homme en est sorti, et par un certain mystère du cerveau humain, a jeté un regard à la scène et a voulu retourner à sa voiture. Une femme a crié “don’t you dare !” (“n'y pense même pas !”) et l'homme, de tout évidence sous le choc, caressant compulsivement sa barbe et ses rouflaquettes, est revenu d'un air hagard.
Un grand homme blond de 40 ans aux allures de professeur d'EPS a pris les choses en mains en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, comme si en voyant arriver cette armoire à glace germanique tous les gens présents lui avaient d'un regard proposé la responsabilité de la chose. Il donnait à chacun un ordre, et même si je ne suis pas sûre qu'il ait fait grand chose, il donnait l'impression d'un sens et d'un ordre. Si j'étais d'humeur cynique je ferais une mauvaise remarque sur le juif conducteur et l'aryen héros d'une nation… je ne laisserais même pas passer ça dans un scripte, mais la réalité est souvent plus absurde et cynique que la fiction.
Un autre homme, à genoux à côté de moi, ne cessait de parler à la demoiselle et moi, choquée, ne sachant plus parler un mot d'américain, je les regardais sans broncher. Finalement je me suis relevée, et ai fait quelques pas en arrière, aussitôt remplacée par quelques curieux. Les pompiers sont arrivés. Je jure qu'entre le bruit du choc et le départ des pompiers, ne laissant rien derrière eux, il ne s'est pas passé plus de deux minutes trente. Je suis partie, consciente comme jamais de l'inutilité de chacun de mes membres, l'orage a éclaté, et j'avais encore dans la tête le son de ses talons sur les miens, d'un choc, des freins, d'un coup de klaxon et d'un cri.



Trois blocs plus loin j'ai éclaté en sanglots.



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