mercredi 3 novembre 2010

3 novembre 2010 - New York vol.29

Il y a un mois, une petite coréenne répondant au prénom adorable de Mimi a fait appel à mes services en tant qu’“art director”, un des nombreux métiers américains que les français regroupent sous le nom et en la personne du “décorateur”. En l'occurrence, le studio était déjà en place, et il y avait peu de choses à faire, sinon une recherche d'accessoires et l'installation de petits objets de la vie quotidienne dans un décor de sitcom. Pas que ce travail en particulier m'intéresse outre mesure dans la décoration, mais c'était une bonne occasion de me retrouver sur un tournage à New York (un autre, j'ai été sondière au début du mois sur un tournage dans le New Jersey), donc j'ai accepté.
Et je me suis retrouvée dans une équipe composée entièrement de coréens, et dont seule l'actrice était israélienne. Pas un seul américain, donc, mais j'étais en réalité la seule étrangère dans la mesure où ils étaient tous à New York depuis plus de deux ans, et moi depuis moins de deux mois.





J'étais donc une étrangère au milieu d'étrangers, étrangère comme eux, étrangère plus qu'eux, étrangère parmi eux. Et mon travail consistait principalement en de la pré-production, donc j'avais des heures et des heures de loisirs à seulement les regarder faire. Mimi est minuscule. Un petit bout au visage tout rond qui passe son temps à sourire et à plisser les yeux, et quand une asiatique sourit en plissant les yeux, ça donne envie de lui faire des câlins. Ou de s'écrier un petit “Ooooh !” d'attendrissement. Mais ici elle était entourée de coréens très grands, très musclés aussi, un peu fiers et arrogants, tous des hommes. Alors Mimi s'est transformée du tout au tout, elle est devenu sèche et franche, décidée. A part bien sûr quand elle parlait à son actrice, car la hiérarchie est établie et indémodable : l'équipe est au service du réalisateur, le réalisateur est au service de l'acteur. Un bon réalisateur est quelqu'un qui réussit à faire croire à son acteur qu'il lui est subordonné, tout en tirant du comédien ce qui lui est nécessaire. Un jeu périlleux, ridicule, et pourtant avéré. Donc tout-doux- tout-miel avec son actrice, elle imposait sa volonté avec la force des enfants intraitables avec son équipe.


De l'autre côté, ces grands coréens avaient l'arrogance des professionnels du cinéma. Je ne sais pas quand il a été décidé que les chefs opérateur avaient le droit de se considérer supérieur à tous, mais il est souvent assez drôle de le voir sur un plateau accepter les ordres du réalisateur avec la tête haute de “celui qui ne reçoit pas d'ordre”, ou pire avec force roulement d'yeux, juste pour se donner la contenance du grand manitou quand ils ne sont que des pions comme les autres, et que c'est déjà largement suffisant. Y a-t-il quelque chose que les directeurs de la photographie savent que le commun des mortels de sait pas ? Ont-ils la recette définitive du “chef d'oeuvre cinématographique” à ne pas partager avec les naïfs réalisateurs ? Bien sûr, je force le trait. Mais il y a quelque chose, vraiment, dans l'aspect technique de ce métier, qui donne une surface stable sur laquelle le chef opérateur peut s'appuyer, tandis que les réalisateurs semblent toujours se noyer dans les sables mouvants de “ce-que-c'est-que-l'art”. Bref, chef op’ et électros s'occupaient de leurs lumières et caméras, détruisant au passage sans sourciller tout le travail de décoration que j'avais pu faire jusque là. J'avais l'impression d'être la jardinière nunuche qui regarde les gros godillots patauds du plombier saccager son parterre de fleurs et qui pince ses lèvres en murmurant “vaurien”, mais qui attend le départ du Godzilla pour remettre de l'ordre dans ses marguerites.


Ils étaient grand, tous musclés. L'un d'eux particulièrement massif regardait l'actrice comme un homme préhistorique a dû découvrir la beauté des fleurs, l'autre, fin, bel asiatique androgyne tel que la mode les aime en ce moment, minaudait derrière son script, et les autres étaient encore trop occupés pour laisser transparaître autre chose que la nécessité du professionnalisme. On est tous passés par là un million de fois : on sait qu'on va finir tard, qu'on va être fatigué, qu'on va avoir faim, qu'on va continuer à travailler et qu'on ne se plaindra pas, et que si quelqu'un craque et se plaint, c'est la fin de la quiétude du tournage, et la la guerre commence. On se prépare à la guerre. On regarde le planning où il est écrit : fin de tournage, 23h, et on se demande juste si on aura fini avant que le soleil se lève. Quand on a le temps, on pense qu'un seul étudiant en cinéma abat plus de travail sur un tournage que 4 professionnels (fait avéré et calculé -sur une base de 35h par semaines pour un professionnel- lors de mon dernier tournage), et que ça gagnerait à être connu. Bref, tout ça était dans leurs têtes, évidemment, pendant qu'ils déroulaient les câbles ou sécurisaient les lampes avec leurs élingues. Mais quand même, la première fois que j'ai vu le travail d'un directeur de la photographie, je n'étais pas encore étudiante en cinéma, et j'ai entendu l'électro dire “et là, derrière la fenêtre, on met la lune”. Quelques minutes plus tard, il y avait la lune derrière la fenêtre, et je me suis dit qu'il y avait des magiciens partout.


Le premier jour de tournage, bien sûr, s'est terminé à 5h du matin, les sourires s'étaient évanouis, l'ambiance était neutre, la réalisatrice portait les cernes de celle qui ne pourra plus faire de choix, et le chef opérateur allait bientôt craquer, bientôt se plaindre, on sentait dans sa voix, derrière ses paroles en Coréen le début d'un cynisme, et quelques minutes de plus, la ligne aurait été franchie.


Donc nous nous sommes donnés rendez-vous le lendemain. Je n'étais pas là lors de la première partie de la journée, mais quand ils sont arrivés sur le deuxième lieu de tournage où j'avais déjà commencé à travailler depuis quelques minutes, l'ambiance générale avait évoluée. C'était le deuxième jour, chacun avait testé l'autre, chacun avait trouvé sa place attribuée, et les choses pouvaient commencer à se décontracter. Et comme sur tous les tournages, le repas a encore aidé. Nous avons mangé des dumplings. Aïe. De la pâte, de la viande, et de l'huile, le tout à des doses égales… Ils avalaient ça trois par trois, et j'avais ce regard de dégoût mêlé de fascination qui les faisait rire. Sans doute pour souligner mon air de colon regardant des tribus africaines manger des insectes, le jeune coréen m'a dit d'un air sournois que traditionnellement les dumplings coréens étaient fourrés de chair humaine. Ça a réveillé mon sens de garçonne prête à tout, et en fourrant difficilement la deuxième moitié de mon premier dumpling dans la bouche, j'ai répondu “et nous on les fourre à l'escargot”, ce qui était une très mauvaise blague en l'occurrence parce qu'il a fallu ensuite que j'explique que non, le dumpling n'est pas un repas français traditionnellement, que oui les escargots en sont, et qu'on ne les fourre pas dans quoique ce soit. Mais la conversation était lancée : les coréens de faire fièrement la longue liste des choses qu'ils sont capables d'avaler : chien, cheval, serpents… Et moi de me défendre avec tout ce que je pouvais trouver de visqueux et de puant dans la gastronomie française (et aussi en leur disant que je doutais que le cheval soit un plat typiquement coréen, mais l'histoire des plats n'était notre fort ni à eux ni à moi). A point nommé, l'israélienne nous explique comment dans son pays on ne peut pas manger de fruits de mer ni de porc, raison pour laquelle, bien sûr, son plat préféré était les huîtres. C'en est suivi un débat décomplexé sur les étranges manies religieuses de ne pas avaler telle ou telle chose, à partir d'histoire de contaminations de peuples, de séparation de pattes en deux ou de noblesse ou non- noblesse de l'animal. Le tout nous a amené à la fin du plat de dumplings, et je pensais à mon ami ici qui a l'excellente idée d'être allergique aux noix ET végétalien, ce qui me paraît être une hérésie, même si j'avoue être quasiment devenue végétarienne dans un pays où la viande est immonde et les légumes et fruits nombreux, variés et peu chers (une fois qu'on les a trouvé, ce qui est enfin mon cas).


J'ai repris mon travail, les électros le leur, puis et venu le tournage d'une scène dans la salle de bain, minuscule, déjà presque trop petite pour contenir l'actrice, la réalisatrice, le chef opérateur (caméraman) et le sondier. Nous sommes donc restés hors de la salle de bain pour discuter. C'était amusant car la discussion s'est faite en pointillé, toujours entre les “Coupé !” et les “Action !” que la réalisatrice nous hurlait en coréen (je ne parle pas coréen, mais tous les réalisateurs du monde ont la même intonation pour dire “action” et “coupé”. Ils m'ont donc posés des questions sur ce célèbre footballer français qui est en ce moment dans l'équipe de New York. Je leur ai répondu que je ne connaissais rien en football, mais que si vraiment il était dans l'équipe de New York, il ne devait pas être si bon que ça. Ça ne les a pas fait rire…


L'assistant réa m'a dit qu'il adorerait découvrir la France parce que là-bas les français peuvent fumer dans les Starbucks et les trains… Pendant un instant j'ai pensé le laisser à cette jolie image de la France rebelle et dépravée (bien que les français fument réellement bien plus que les américains), mais ma conscience m'a rappelée à l'ordre. Non seulement il a fallu admettre que la loi d'interdiction de fumer dans les lieux publics était passée en France aussi, mais encore il a fallu que je précise que seuls les Parisiens ont l'honneur de connaître Starbucks (ce qui à mon avis justifierait à soi seul -et uniquement- le regard de pitié qu'ils nous portent, à nous, pauvres provinciaux).


Je leur ai parlé rugby. Ah oui, c'est le football américain où les gars ne portent pas de protection et où du coup ils ont de sales têtes ? … oui, c'est ça…
L'un d'eux avait appris le français il y a des années. De temps à autre, totalement à l'improviste, il me jetait une expression en français, que la plupart du temps je ne comprenais pas, avant de se replonger tête la première dans ses souvenirs. Après trois ou quatre de ces expressions, je lui ai fait remarquer qu'on leur apprenait le français de manière vraiment étrange là-bas. J'avais eu droit à “mon bon tonton”, “mais ou et donc or ni car” (mais où est donc Orinicar ?) et “la rivière verte”. Il m'a dit que “mon bon tonton” était le nom d'un cookie en coréen, et “la rivière verte” une pâtisserie, je crois. Il n'avait donc retenu de ses cours que les versions françaises des noms de pâtisseries coréennes, et une suite mnémotechnique de mots. Bien, bien… Cela me le rendait doux et naïf, et quand plus tard on s'est retrouvé sur Facebook, son premier commentaire a été “hey let’s get some french food later like fuagra, snail, or corean food” (hey allons manger un repas français un de ces quatre comme du fuagra, des escargots ou des plats coréens). Je vous laisse deviner ce que le “fuagra” peut être. Et comme la gourmandise est le péché des gentils, je l'aimais bien.


Mon préféré bien sûr était le molosse silencieux amoureux de l'actrice. Toujours attentionné, attentif, curieux et patient (d'autant plus quand j'essayais de prononcer les noms de chacun d'entre eux, ce qui ne s'avère pas si difficile une fois qu'on les a à l'écrit sous les yeux), j'aimais le prendre en photo à cause de son immobilité générale mais tendue, prête à décoller à tout moment pour prêter main forte. Il aurait été la version jeune et Coréenne de One, le personnage de la Cité des Enfants Perdus… Même le nom était similaire : lui s'appelait Sane. Comme le fleuve dans Paris, m'a-t-il dit (et moi de m'en vouloir de ne pas me rappeler exactement à quoi ressemblait la Corée…).


Le tournage est arrivé à sa fin, l'un d'eux a fini par me demander à combien de kilomètres Canne était de Paris (et j'étais déjà impressionnée que Paris ne soit pas pour lui la seule ville en France), je lui ai répondu en heure de train (l'évaluation des distances m'est quelque chose d'étranger), et il m'a dit en riant “ah, la France, c'est plus grand que ce que je pensais”. Et Sane de lui répondre en souriant “non mais t'as vu la gueule de notre pays ?”


C'était donc culturellement amusant, décontracté, parfois déjanté, et à revoir les photos de ce film, et les litres de sang que j'ai été amenée à déverser sur le décor de ce drame intrinsèque, je me suis dit que, film étudiant ou pas, c'est à un vrai film coréen que j'ai participé.





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