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Affichage des articles du 2018

1er novembre 2018 - Budapest vol. 1

L'histoire, il me semble, c'est celle d'un crapaud qui veut paraître plus fort qu'un bœuf. Peu regardant sur la substance, il se gonfle d'air jusqu'à - je crois - éclater. C'est le propre de la vanité : se gonfler de vide pour en imposer : exposer, exploser. C'est toute l'architecture de Budapest. Les bâtiments sont de vastes baudruches de pierre qu'on s'attend à voir pendre, vides et molles, au lendemain de la fête. C'est chargé mais décharné, magistral sans majesté. C'est une ville dans laquelle on ne peut se blottir, hormis peut-être lorsque le bas brouillard vient en limer les arêtes, noyer les colonnes et cacher les excès. C'est un molosse pourtant tenu en laisse ferme par ses habitants, sages et nonchalants, qui en longent les façades d'un pas franc, ou dans de petits tramways jolis et robustes, et mettent ce Goliath à genoux par leur propre valeur, leur humanité sans fard et sans dét...

27 septembre 2018 - Rome vol. 2

Je vis, à l'instant, mon moment «Pretty Woman», tandis que le serveur, un italien aux yeux noirs et à la courte moustache, regarde avec inquiétude les quatre couverts disposés devant moi. Il ne sait lesquels débarrasser : je les ai malencontreusement utilisés tous les quatre dès l'entrée. Il en prend un, un autre, regarde le troisième - il est sale aussi - et, avec un soupir ironique empoigne brusquement les quatre ustensiles : «Je préfère être sûr que vous ayiez des couverts parfaitement propres pour la suite.» Je ne proteste pas : le serveur, toujours, est celui que je sers. Il me sert à l'envers, ou alors c'est l'inverse. Je veux qu'il soit content, satisfait, fier même ; et je me plie en quatre pour être la meilleure cliente possible à son service. Réfléchir vite, choisir consciencieusement le moment idoine pour commander, questionner ou payer. Être assise où...

24 septembre 2018 - Rome

Les villes ne sont jamais ce qu'on attend d'elles. Je connais les gens qui voyagent souvent, et souvent seuls : ce sont des morveux sur la brèche de la précarité, d'extraction petite bourgeoise ou d'une intelligentzia en déroute, qui ont sacrifié le pragmatisme libéral (tu trimeras mon fils) sur l'autel de l'enrichissement culturel : ils sont allés à l'université et beaucoup ne l'ont jamais quittée ou alors difficilement ; il ne sont jamais pauvres et ne le seront sans doute jamais ; ils ne seront sans doute jamais à l'aise pour autant, il leur faudra toujours prendre l'air dans la gorge et jamais dans la poitrine mais ils se laissent s'en inquiéter dans le futur. Dans vingt ans, peut-être, on verra bien. En attendant ils se dandinent sur cette brèche et sautent d'une ville à l'autre pour avoir des histoires à se raconter quand le monde est trop seul et n'a pas assez d'une seule lune. Ce n'est pas moi que je décris, c...

5 août 2018 - Rando-jazz à Rodes

Une courte balade vous y mène, vous y êtes avant d'avoir osé même vous demander quand serait l'arrivée. Dans la grande carrière de pierre, élevée comme un amphithéâtre de nature à peine esquintée, les musiciens attendent que le soleil brûlant se cache derrière la pierre et abandonne les épaules lourdes des spectateurs. Des notes disparates s'échappent comme pour raconter le spectacle à venir. On s'installe sur l'herbe sèche, attaqués encore ça et là par quelques sauterelles et quelques criquets et quelques grillons, qui proposent en attendant leur propre chanson. Ça va commencer... La pierre rencontre le jazz : c'est l'interaction de deux pôles, de deux magnétismes, de sorte que le monde commence doucement à tourner. La pierre immuable, avec ses grands blocs chauds imperturbables, veille sagement devant elle sur un grand feu musical sans cesse nourri, sans cesse ...

Insomnie

La colère c'est le fer, c'est la fonte. C'est une large et lourde brique de métal rugueux qui nous descend depuis le haut du torse jusqu'au bas du ventre. Tout est brûlant, tout sue et crache. Les doigts s'abîment sur toutes les surfaces ; même l'air est dur.  Dedans, dedans, une énergie si pure qu'on croit se reconnaître dans les âmes des enfers et tout autant dans les dragons qui les démembrent. Dieu, Diable et tout le reste. Une fureur si grande qu'elle contient tout ce que l'humanité mégalomane a inventé de plus terrible. Une fureur si grande qu'elle a avalé plus que cela. La peur, c'est la pierre, le caillou. C'est un cœur sec et aberrant, petit, ramassé, tranchant du souvenir des premières entailles et des derniers glissements. Un outil préhistorique de chasse et de bagarre. Le cœur devient sa propre arme, sa propre défense. Il résonne, il cogne, puis il s'éteint. Je lui ...

INDE, Kochi - 14 janvier 2018

C'est ma dernière soirée en Inde et, aujourd'hui, pour la première fois, j'ai eu la sensation de comprendre quelque chose. Jusque là je regardais les images et j'écoutais les sons, je vivais des expériences au hasard et sautais de ville en ville, mais l'Inde qu'on me prédisait lourde d'Histoire semblait n'en avoir aucune, cette Inde si peuplée semblait l'être d'ombres flottantes. Peut-être, si j'avais parlé une ou deux de ses quinze langues, si j'avais pratiqué une ou deux de ses religions, aurais-je pu la découvrir plus tôt, discuter avec elle et la découvrir ainsi. Mais je n'ai pas pu l'approcher, et il a fallu que je la découvre dans le noir comme le corps des amantes d'un soir. Or, aujourd'hui, mes doigts se sont posés sur une forme que j'ai pu comprendre, dont je connais la caresse et le sens. Kochi est une ville qui porte son âme dehors, c'est plus facile pour les touristes dont je suis. Se...

INDE, Kochi - 13 janvier 2018

Quand vous rencontrez Yasmeen, à moins d'avoir vendu son âme à quelque démon, vous retournez nécessairement en enfance. Pas uniquement parce qu'elle est rigolote, grosse, gourmande, malicieuse, mais aussi parce que quand un être de quelques tonnes vous regarde avec ses yeux frippés et sages tandis que vous lui caressez la trompe prudemment, vous vous sentez tout à coup petit et naïf. Sans doute les éléphants ont-ils de la mémoire, mais je les soupçonne d'avoir la mémoire de nos propres grands-parents en même temps que la leur. C'est pourquoi ce matin j'étais une petite fille en chevauchant le mastodonte qui récupérait de droite et de gauche des friandises à se mettre sous la trompe. Je riais de même en m'accrochant à sa grosse patte qui me montait comme un ascenseur à son dos poilu. Je riais plus encore quand elle finit par m'asperger de litres d'eau avec sa trompe en arri...

INDE, Kumily - 12 janvier 2018

Il n'a pas plu. C'est à croire que je payais hier la journée d'aujourd'hui, pour qui croit au karma comme une monnaie d'échange. Chat échaudé craint l'eau froide - ou, en l'occurrence, l'eau tiède des lacs - nous étions hésitantes à l'idée de prendre un canoë sur les backwaters après notre déception d'hier. En route vers la plage de Marari, nous regardions d'un air méfiant les grands bateaux aux toits de paille appelés kettuvalam, quand au milieu de ces mastodontes une petite embarcation de bois vint se détacher par sa frêle composition même. Son propriétaire a dû sentir notre regard s'attarder un instant, et s'est jeté sur nous sans plus attendre pour nous proposer son modeste canoë : c'était Pushparajan, de son nom. Nous avions décidé d'embarquer pour 2h, nous sommes revenues à quai 5h après. Les backwaters n'ont rien des bayous de Louisiane que j'im...

INDE, Alappuzha - 11 janvier 2018

Longtemps j'ai refusé d'être une touriste. En diversifiant les moyens de transport de l'autostop à la marche en passant par le train à vapeur, en allongeant les durées de séjour à plusieurs mois, en choisissant des destinations qui correspondent à mes métiers et où il m'a toujours semblé possible de poser les valises un an ou deux, en me déplaçant toujours seule, en écrivant plutôt que de prendre des photos, je rejettais le cliché de la touriste occidentale, avec la plupart du temps un certain succès. Voilà qu'aujourd'hui je me trouve en Inde pour dix jours. Je suis, avec une amie et mon appareil photo, dans un pays dont le cinéma me laisse amusée mais pantoise, et dans lequel je ne me sentirais pas de vivre à l'année. Voilà que, par la même occasion, je me retrouve à essayer - selon l'expression consacrée - de renta biliser mon temps. Quelle horreur ! ...

INDE, Varkala - 10 janvier 2018

L'eau turquoise, le sable fin, de drôles de petits hérons maladroits, pattes jaunes trébuchant sur les vagues, des petites filles en tenues et maquillage indiens, adorées de leurs parents et choyées sans cesse, une poignée grandissante de touristes, torses nus, déambulant tout près de l'eau chaussures à la main et, derrière ce petit monde, de petites falaises à taille humaine qui séparent la mer d'un côté et un semblant de jungle touffue de l'autre, comme on sépare deux petites frappes en bagarre. C'est tout ce que j'avais besoin de Varkala, et c'est ce que Varkala m'a donné. Les pieds dans l'eau chaude, les yeux dans le vague, seule ou presque à regarder quelques faucons pêcher à deux ou trois mètres à peine, je pensais à ma thèse, un peu, à un roman dans lequel je décris des hérons pas bien différents, à mes scénarios, à tout ce que j'a...

INDE, Varkala - 9 janvier 2018

En trois petits bonds bien calculés, nous avons traversé toute l'Inde d'est en ouest, quittant la région de Tamil Nadu pour celle du Kerala. Pour ce faire, il nous a fallu prendre le bus de Pondichéry à Chennai, l'avion de Chennai à Thiruvananthapuram (oui, il a fallu que je vérifie l'orthographe avant d'écrire ce dernier mot) et enfin le train de Trivandrum (le diminutif, les colons sont de petits malins) à Varkala. Ce furent d'abord 5h de bus bondé sur la banquette droite (nous étions trop heureux déjà d'avoir une banquette), tandis que régulièrement le véhicule s'arrêtait pour laisser monter des marchands de fruits, de légumes et de cacahuètes qui vendaient leurs produits à la volée ou au travers des grandes fenêtres ouvertes. Le bus était aussi animé que le reste de l'Inde, et s'y reposer n'était pas mince affaire. Pour commencer, le klaxon sert à tout ...

INDE, Pondichéry - 8 janvier 2018

Est-ce mal d'aimer autant ces villes coloniales ? De la Nouvelle Orléans à Pondichéry, qu'importe les kilomètres, il n'y a qu'un pas. L'océan a remplacé le Mississipi , et la Ville Blanche, plus calme et aérée que le reste de l'agglomération, propose au visiteur des façades coloniales charmantes, des bric-à- bracs vintage pas loin d'être à la mode, des cafés français serrés et des vues sur la mer. Moins stupéfiante que la Nouvelle Orléans, nous n'y avons rien vu d'exceptionnel : comme beaucoup de villes modestes, tout n'y est beau qu'en relation à tout le reste. Individuellement, les maisons sont aussi délabrées qu'ailleurs, les rues plus défoncées encore, les bouts de béton et les maisons en ruine en font un terrain chaotique, pour ne pas dire une course d'obstacle. Mais un regard plus généreux panse les plaies des maisons des grandes feuilles des palmiers et des fleurs roses en cascades sauvages des bougainvilliers. Il répare les r...

INDE, Pondichéry - 7 janvier 2018

Levés tôt le matin et après notre petit déjeuner à l'anglaise - je supporte moins les épices au réveil que mes compagnons de voyage - nous avons sagement longé la plage en vue de rejoindre un temple du bord de mer, le bien nommé Sea Shore Temple («Temple du bord de mer», donc), monument de pierre grise ciselé et entouré de calmes vaches de pierre que nous avons découvert plusieurs heures plus tard. C'est que, sur le chemin, au gré de nos divagations, nous avons emprunté au hasard un petit chemin boisé entre deux rochers. Prêts à rebrousser chemin dans la seconde, continuant notre route à cause des petits crabes («regarde ce qu'il est rigolo !») et des petits singes («regarde ceux-là qui se papouillent» - «s'épouillent» - «se papouillent ET s'épouillent, et m'emmerde pas»), nous avons marché encore quelques mètres avant que ...

INDE, Mahabalipuram - 6 janvier 2018

Pour dire oui, les indiens secouent la tête d'épaule à épaule : elle semble fixée sur ressorts et rebondir doucement sur leur cou droit. Chaque fois qu'un indien me dit oui, j'entends «peut-être, peut-être pas». Peut-être pas : Chennai. Sollicitée à chaque minute par les taxis, les pousse-pousse et les bus, surprise sans l'être par l'agitation, la pollution, le désordre. La ville est trop, beaucoup trop, mais je ne sais pas ce qu'elle est exactement. Elle l'est trop, seulement. Selfie ? Une jeune fille veut prendre une photo en ma compagnie. Je ne comprends pas. Ça m'arrivera pourtant trois fois aujourd'hui : la photo avec l'occidentale, tellement marrant, tellement bien. «Peut-être, peut-être pas», sourit elle allègrement. Peut-être : Mahabalipuram. On quitte la grande ville de plusieurs millions d'habitants pour ce gros village de pêcheurs et de touristes. Je mange en regar...

INDE, Chennai - 5 janvier 2018

«Regarde le mât. Regarde la sirène.» Je me souviens, enfant, au Parc d'attraction, dans le Bateau Pirate, terrorisée à en sentir les cheveux se séparer de mon crâne, tandis que le bateau élevait sa proue dans les airs avant de retomber lourdement, sa coque dessinant sous lui un arc de cercle impeccable et bien trop ample à mon goût. Mon père me disait de regarder le mât, au centre, sur lequel une sirène en bois était attachée - c'était lire un mythe à l'envers, mais après tout le bateau n'était pas lui même foncièrement à l'endroit. Il me répétait de me concentrer sur ce bout de bois et sa drôle de dame pour ne pas voir la peur, et l'oublier. Les enfants ont le droit de faire ça. Je regarde l'arceau de la moustiquaire au-dessus de moi. J'aurais adoré dormir sous cet élégant chapiteau de tulle blanche, enfant, parce que toute garçon ...