mercredi 21 mai 2014

20 mai 2014 - Montréal 3

Au coeur de Montréal, pour justifier ce noble nom, se trouve un grand parc avec, à son centre, le “Mont Royal” que les Montréalais appellent un peu prétentieusement “la Montagne”. J’y suis donc allée faire un tour, et j’ai passé ainsi toute la matinée dans ce gigantesque parc. J’oubliais très vite la ville autour, et pourtant parfois au travers des arbres je pouvais voir quelque haute tour de verre ou un pont au loin : ainsi la nature et l’architecture cohabitent joliment, la forêt de building saluant droitement les arbres de la colline, eux-mêmes frémissant en retour.



“Salut, ça va bien ?” Ce fut la caissière qui me tira de ma rêverie, quand je m’arrêtai acheter deux-trois bricoles au “Dépanneur” (un nom bien trouvé pour ces petites épiceries qui fleurissent dans chaque rue) en revenant du parc. “Oui… Très bien, merci.” Je me demandai ce qu’il se passerait s’il me prenait un jour de répondre à un des vendeurs, des caissiers, des commerçants, des serveurs, que non, ça ne va pas. Si c’était vrai j’essaierais peut-être, juste pour tester leur gentillesse. N’est-ce pas un réflexe purement français ? Purement cynique au fond ? Douter des apparences, aller chercher l’hypocrisie derrière la politesse ? Sans doute. Dans cette France hors de France, ce n’est pas le langage que je ne comprends pas. Ce n’est pas l’accent non plus (encore que) : c’est ce que ce langage signifie. Il y a quelque chose d’unidimensionnel à ce qu’ils racontent, quelque chose d’inattendu : ils disent ce qu’ils veulent dire. C’est peut-être ce langage à une dimension qui nous fait trouver ces américains du Nord si naïfs dans leur gentillesse, si niais, même. Nous autres français avons fait un sport de notre intelligence à nous cacher derrière quatre degrés d’ironie, six circonvolutions du langage, des termes choisis pour signifier à la fois chaque chose et la chose suivante, pour rappeler que nous sommes maîtres de notre langue et donc maître de celui auquel nous parlons. Nous jouons ce jeu des mots avec nos meilleurs ennemis des îles britanniques, et c’est à qui saura le mieux faire sentir sa maîtrise d’une langue à embranchements. Les Anglais ont leurs Américains, nous avons nos Québécois, pour nous rappeler le pouvoir salutaire du premier degré, pour nous faire sentir qu’en vie comme en mot le véritable bonheur se trouve dans le “véritable”.



Une langue à sens unique, donc, de soi à l’autre, qui est la seule langue commune de cette ville polyglote : ce quartier-ci parle français, le suivant anglais. Le “Tu vas bien ?” (Qui a besoin du vouvoiement quand on parle pour dire ?) est remplacé par le “Hi, how are you ?” mais tout reste le même : même sourire, même sincérité, même facilité. Une intelligence efficace qui rend caduque l’intelligence vaniteuse, mon intelligence snob. Moi qui ne vis que pour les mots, je trouve sans doute moins de plaisir à communiquer avec les américains, mais plus de curiosité. Je réalise à Montréal que si je connaissais jusqu’aux moindres subtilités de la langue anglaise, je ne saurais toujours pas parler américain, exactement de la même façon qu’alors que je connais suffisamment le français, je ne sais pas communiquer à Montréal. Alors pour se venger de cette incompréhension mutuelle les américains trouvent les européens “arrogants” alors qu’ils ne sont que snob, et les européens jugent les américains “bêtes” alors qu’ils ne sont que sincères.



En rejoignant le petit “Dépanneur café” dans le quartier anglo-saxon, je jetai un dernier regard à la montagne derrière moi : d’un côté, les arbres grattaient tranquillement le ciel de leurs feuilles printanières, de l’autre les buildings s’élançaient fièrement à la conquête des nuages, les uns observant les autres dans un mélange de compréhension et de défi, parlant une même langue pleine d’élan, atteignant les mêmes hauteurs vertigineuses, mais s’épelant différemment le long du chemin.

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