dimanche 25 mai 2014

22-23-24 mai 2014 - Montréal 4

Ici à Montréal on ne parle pas de “regarder” la télévision mais de “l'écouter”. C'est donc diligemment ce que j'ai fait ces trois derniers jours : rendue comme il se doit au Colloque sur les séries télévisées qui justifie ma présence ici, j'ai écouté pendant trois jours tout ce qui pouvait être dit et pensé sur cet art habituellement plus visuel. À l'inverse, j'ai enfin mis des visages et des voix sur ces personnalités universitaires dont je lis régulièrement les essais sur le sujet.



Et, enfin, j'ai rencontré des êtres de mon espèce.



Depuis que j'ai entamé cette thèse, je me sens parfois comme un poisson d'eau douce dans l'océan : je me reconnais une parenté avec les autres doctorants, chercheurs, et enseignants, qui globalement m'entendent, mais à chaque fois quelque chose échoue à passer : mes masters pro m'empêchent de communiquer pleinement avec les chercheurs, mon doctorat de m'intéresser exactement au langage des créateurs, et mon sujet est trop populaire pour les uns et les autres. Depuis tout ce temps j'ai des pensées sur les séries, sur ce dispositif, sur ce qu'il implique sur le récit… qui restent dans ma tête où elles tournent et tournent et tournent, et que je sois fière de mes jolies couleurs sur mes jolies écailles elles sont pourtant attaquées par le sel et j'en deviens blâfarde, sans intérêt pour l'un ni l'autre “monde”.



À ce colloque de trois jours sur les séries télévisées, où mon seul regret a été de ne pas pouvoir m'essayer à une communication, j'ai enfin rencontré des universitaires passionnés de cette culture populaire. Ici toute mon expérience ajoutait à ma légitimité, et tous leurs discours faisaient écho à mes pensées. J'avais tellement de mots dans ma tête qui n'étaient pas sorti qu'ils m'ont tous échappé d'un coup, et peut-être suis-je passée pour une folle, car quand la parole m'était donnée à la pause déjeuner je parlais vite et fort, comme si au bout de quelques instants on allait me la retirer.



Finalement ce que j'en retiens pour moi de fondamental, je dirais salvateur, n'est pas d'avoir enfin entendu les grands pontes universitaires de la série télévisée s'exprimer, quoique ce fut très intéressant, mais c'est ce café que j'ai pu partager avec deux autres doctorants. À la fin du colloque où tous deux s'étaient exprimés sur des sujets passionnants, un peu fatigués par nos trois jours d'écoute et de réflexion intensive, nous sommes enfin sortis de ce large campus pour nous rendre au “second cup” du coin, sans cesser de discuter de la série. Je ne dis pas “des” séries, car (c'était presque une première pour moi) il ne s'agissait pas de donner notre avis sur telle ou telle série ou tel ou tel personnage, mais de discuter enfin de ce que la série représente, ce qui incombe à ses auteurs - et d'ailleurs, lesquels sont-ils ? - et quelle fenêtre elle ouvre sur une nouvelle forme de récit. Alors que nous étions emportés dans un débat sur l'idée que la série définit une autre forme d'intrigue - qui ne peut pas dépendre des personnages comme c'est le cas au cinéma, mais qui ne dépend pas non plus entièrement de “l'arène”, de l'univers, qui est statique et impropre au conflit - j'avais presque la gorge serrée du bonheur de partager ces pensées et de les mener plus loin, où je ne pouvais les mener seule. Je sentais d'ailleurs le même plaisir chez mes deux camarades, lesquels vivant à Lyon et Bordeaux ne sont pas beaucoup moins isolés que moi dans leurs recherches. Quand nous en sommes venus à discuter nos projets, et que j'ai découvert que l'un d'eux avait écrit un roman qu'il essayait de publier et un jeu de plateau, et que l'autre créait sa propre série et avait réalisé de petits films, quand j'ai découvert que nous étions tous trois contractuels, tous trois frustrés du mur que les universitaires et les créateurs construisent entre eux et qui nous oblige à des numéros d'équilibristes, et que nous étions tous trois conscients - et de fait inconscients - d'être porteurs de l'avenir de la recherche sur les séries… j'ai senti mes couleurs revenir. Jusque là il n'y avait que deux frères, à Toulouse, avec lesquels j'avais l'impression de ne pas parler une langue étrangère, et maintenant je vois que cette espèce, peut-être en voie de création, existe bel et bien.



Et dans cette eau d'une nouvelle douceur j'ai rencontré plusieurs autres personnes et discuté avec elles revues, articles, colloques, associations de chercheurs… Rendez-vous est pris à Amiens mi-juin pour un colloque sur la guerre dans les séries télévisées où je retrouverai sans doute une partie de ces toutes nouvelles connaissances. Maintenant que je tiens un bout du dialogue, je compte bien ne pas le lâcher.

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