lundi 3 janvier 2011

3 décembre 2010 : San Francisco vol.4

J'ai repris la route des Beatniks. Ils étaient juste à la frontière de Chinatown. Ils m'attendaient là, tranquilles, reposés sur du papier jauni… Car c'est là que se trouve le musée de la Beat Generation. Un petit truc pas cher, une librairie de poche sans grande prétention, qui expose des photos, des articles, et des premières éditions de ces auteurs. Ce n'est pas exceptionnel, mais ça paraît naturel, on est entouré de mots et d'un peu de poussière. Comme toujours la ville célèbre son passé. Quand New York vibre de son absence de mémoire (tout est toujours juste fait ou encore à faire, le plaisir du ici et maintenant), San Francisco salue ses fantômes. Neil Cassidy, qui s'appelle Cody dans les romans de Kerouac (sauf sur la route, où il se prénomme… Dean Moriarty), ouvre la salle avec un poème et un portrait, les autres s'alignent comme des lettres. Les photographies amateures et les articles de journaux nous présentent des hommes tout simples, de ceux qu'on ne regarderait pas vraiment et qu'on appellerait volontiers “le voisin du bout de la rue”. Une bande de copains qui s'emmêlent de textes et de femmes. Il y en a des femmes Beat, on nous dit. Elles ont un mur pour elles. Soit, mais il me semble que les femmes, ce sont ce que les Beat ont réussi à oublier, dans leur littérature. Juste s'en débarrasser. Elles sont présentes dans les actions, mais étrangères à leurs poésies. C'est une misogynie étrange : ces hommes célèbrent leur corps, mais pas leur sensualité. Ce qu'ils célèbrent c'est le brut et l'absolu. J'ai aimé cette phrase d'accroche d'un film qui dit de Kerouac, Neil et leur amante commune Carolyn (mais au fond cela vaut toute la Beat generation) : “They shocked us. They outraged us. They didn’t do anything wrong. They just did it first. (Ils nous ont choqués. Ils nous ont outragés. Ils n'ont rien fait de mal. Mais ils l'ont fait les premiers)”. C'est un peu sensationnel, mais j'aime cette phrase avec leurs visages accolés, riant au lit tous les trois ensemble, qui montre à la fois la bonhommie de ces jeunes et leur impact insoupçonné.
Alors j'ai acheté Howl. Je l'ai déjà lu, pourtant, mais j'ai un plaisir de collectionneuse à posséder les livres que j'ai lu. Je ne suis pas attirée par les livres rares ou grands, au contraire les livres de poches sont une invention merveilleuse : plus agréables à lire et à toucher, plus simples, plus discrets, plus secrets, plus à soi et à personne d'autre, c'est comme ça que je les aime dans ma librairie. Howl, donc, répond à ces critères à merveille, et me fait un petit souvenir très léger de San Francisco, d'autant que j'ai vu le film éponyme… à New York.
Et j'ai traversé l'allée Kerouac dans Chinatown, où quelques vers, d'auteurs divers mais surtout de Kerouac, sont disséminés en lettres dorées sur le sol, sans que cela soit d'ailleurs du plus grand effet. L'allée m'a mené tout naturellement à un immeuble magnifique, entièrement recouvert de cuivre, qui appartient aujourd'hui à Francis Ford Coppola. Aux étages il travaille, ainsi que sa fille, Sean Penn, Werner Herzog et tant d'autres à qui il a prêté les lieux, à la réalisation de ses films, tandis qu'au rez-de chaussée on peut prendre son repas dans un lieu tapissé de bouteilles de vin de Francis Ford Coppola lui-même. Dans ce restaurant, il a tourné quelques scènes du Parrain, c'est un peu donner une idée de l'atmosphère. La serveuse roulait des hanches absentes chaque fois qu'elle passait devant le Barman, lequel ne lui jetait pas un regard, tout occupé qu'il était à compter à des clients hypnotisés les différentes passions de son haut patron. Je me reposais devant ce Feydeau de fortune, avant de me rendre finalement chez le disquaire du coin où une caverne de vinyle à les voir s'effondrer sur soi m'attendait. Ce magasin défie la gravité, et les allées de quelques centimètres ne permettent pas à quelqu'un de plus épais que moi de passer. En arrivant en bas des escalier, deux jeunes hommes étaient là, à deux extrémités du magasin, concentrés, et c'était déjà foule. Je me suis arrêtée un instant, préparant ma respiration à ma plongée dans les disques noirs et poussiéreux, et ai poussé un long soupir. L'un des hommes à levé la tête et, en chuchotant parce que cette boutique nous faisait un effet étrange de librairie, m'a dit “oui, c'est ce qu'on a dit nous aussi”. J'ai souri, et ai plongé. Quelques minutes plus tard, dans ce silence de sanctuaire, l'homme a sorti un vinyle du lot, détruit, rayé et sale, et a demandé à son ami : “Tu connais, ça ?”. Sur la jaquette on pouvait lire “Beat Generation, textes lus par Jack Kerouac”.


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